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Au Liban, le village chrétien de Deir al-Ahmar, refuge des chiites de la Bekaa
envoyée spéciale à Deir al-Ahmar, Liban – Dans la vallée de la Bekaa, le village chrétien à majorité maronite de Deir al-Ahmar accueille ses voisins chiites chassés par les frappes israéliennes. Une générosité qui se répète à chaque nouvelle guerre avec l'État hébreu, malgré les différences religieuses ou politiques. Rencontre avec Elham, 77 ans, qui accueille 16 personnes dans sa modeste maison.
Le village chrétien de Deir al-Ahmar, dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le 1er novembre 2024. AFP - NOOR HABCHY

Elham est pressée. Il est presque 11 h et la messe dominicale va bientôt commencer. Les cloches sonnent. Pas question d'arriver en retard pour la chrétienne de 77 ans. Elham enfile rapidement son manteau en astrakan et se précipite, sous une pluie battante, vers l’église maronite Saint-Georges de Deir al-Ahmar, située juste en bas de sa rue.

"Nous les avons accueillis comme le dit l’évangile : 'J'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu'", explique Elham avec une grande douceur. "C’est la parole du Christ. Si quelqu’un frappe à notre porte, on ne la lui fermera jamais au nez."

"Ils", ce sont près de 5 000 chiites originaires de Baalbek, fief historique du Hezbollah. Ces familles ont trouvé refuge à Deir al-Ahmar, dans la vallée de la Bekaa, au Liban. Ce village chrétien, à majorité maronite, est connu depuis la nuit des temps pour son patrimoine religieux et son hospitalité.

Dès le premier jour de la guerre avec Israël, ces déplacés ont été accueillis à bras ouverts dans les écoles, les églises et même chez les habitants. Comme en 2024, lors de la précédente confrontation avec l’État hébreu.

"L’année dernière, nous avons trouvé une famille qui dormait dans sa voiture. J'ai dit à mon fils, Jihad : 'Lève-toi, on va les ramener chez nous.' Il m’a dit : 'Mais je suis en pyjama.' Il s'est levé et on les a ramenés chez nous. Après un certain temps, nous hébergions trois familles."

Le district de Deir al-Ahmar avait alors accueilli jusqu’à 25 000 personnes, soit l’équivalent de sa population estivale [en hiver, elle est réduite de moitié, NDLR]. Une catastrophe humanitaire à l'aune de l'intensité des frappes de l’armée israéliennes.

"Nous sommes habitués à ouvrir nos maisons et nos églises quoiqu’il arrive dans la région, explique Toni Habchi, vice-président du Conseil municipal de Deir al-Ahmar. Nous, les enfants de la Bekaa, nous nous considérons comme une seule famille. Nous ne savons pas qui est chiite ou sunnite. Nous respirons le même air, nous buvons la même eau. C'est comme ça que nous avons été élevés. Mais le problème, c’est que la région est délaissée par l’État libanais."

"Mes enfants souffrent de troubles psychologiques"

Elham a la foi chevillée au corps. La générosité aussi. Dans sa modeste maison, qu’elle partage habituellement avec Jihad, l'aîné de ses six enfants, vivent désormais seize personnes. Pourtant, la Libanaise est loin de rouler sur l’or. Elle vit de la seule pension de réversion de son époux décédé. Entre 400 et 500 dollars (350 à 436 euros) selon les mois pour ses années de service dans l’armée.

Au Liban, le village chrétien de Deir al-Ahmar, refuge des chiites de la Bekaa
Zahraa et ses deux enfants en bas âge dans la chambre qu'elle occupe chez Elham, à Deir al-Ahmar, le 15 mars 2026. © Assiya Hamza

"Nous sommes venus ici parce que nous les connaissons et que nous avons habité chez eux deux mois en 2024, raconte Zahraa, originaire de Baalbek. Elle avait déjà reçu plusieurs personnes et là nous sommes actuellement quatre familles accueillies chez elle. Jihad et sa mère ont quitté leurs propres chambres pour nous laisser nous y installer."

Vêtue d’un pyjama en polaire rose parsemé de petits nuages blancs, la femme de 35 ans s’active dans la salle de bain. Alors que la machine à laver tourne bruyamment, les deux petits derniers se chamaillent dans le couloir.

"Mes quatre enfants n’ont connu que la guerre. Nous-mêmes, nous avons grandi avec la guerre, regrette-t-elle. Les petits ont peur, ils souffrent de troubles psychologiques. A deux ans et demi, Nour est traumatisée par le bruit des avions. Pour les plus âgés [17 et 18 ans], ce sont des rêves, ils voulaient se marier et construire un avenir, qui partent en fumée. Parfois, je me dis que j’aurais aimé naître dans un autre pays."

Dans la chambre aux murs défraichis, Nour ne tient plus en place. "Maman, maman !" s’égosille la petite fille pour attirer l’attention de Zahraa.

Près du grand lit défait, des icônes de la vierge, des bougies sont disposées sur une table de nuit. "Nous, nous ne faisons pas de différence entre les communautés. Que l’on soit sunnite, chrétien ou chiite, nous avons tous le même pays."

"Le quotidien se passe très bien"

Dans les rues du village, il n’y pas âme qui vive. Les habitants sont disséminés dans les huit églises historiques que compte Deir al-Ahmar. À l'église Saint-Georges, la cérémonie du jour est toute particulière. Il s’agit d’une messe des 40 jours, marquant la fin du deuil et le passage d’une personne décédée vers l’au-delà. La photo du défunt trône au pied de l’autel entourée de fleurs et de bougies.

Elham s’est installée à l’étage. Les bancs sont noirs de monde. L’atmosphère est saturée d’effluves d’encens. Lectures et prières se succèdent. Les chants orientaux résonnent bientôt dans toute l’église. L’émotion est palpable. Quelques sanglots éclatent, mais toujours avec beaucoup de pudeur. La cérémonie touche à sa fin. Les uns derrière les autres, les fidèles avancent vers le prêtre pour recevoir l’hostie.

Comme le veut la tradition, Elham présente ses condoléances à la famille à la sortie de l’église. Puis, la tête enfoncée dans le large col de son manteau noir, la dévote prend rapidement la direction de sa maison. Ni le vent ni la pluie diluvienne ne semblent ébranler sa frêle silhouette.

Au Liban, le village chrétien de Deir al-Ahmar, refuge des chiites de la Bekaa
Chez Elham, les icônes et objets de dévotion sont partout, comme ici, dans la chambre occupée par Zahraa, le 15 mars 2026. © Assiya Hamza

À peine rentrée, Elham fonce à la cuisine. Pardessus encore sur le dos, elle dépose un énorme plat sur la gazinière. Du poulet, seule viande qu’elle est autorisée à manger le dimanche pendant le carême. Zahraa est là. Elle découpe silencieusement des frites. "Nous cuisinons, puis nous mangeons ensemble à la rupture du jeûne, précise la septuagénaire en s’activant. Le quotidien se passe très bien. La vie est tranquille. Nous sommes tous solidaires les uns des autres."

Les deux familles ont noué des liens forts. "L’an dernier, nous avons fêté les un an de Nour ici, raconte Elham. Quand ils sont rentrés chez eux, nous avons continué à nous donner des nouvelles et à nous voir." Tout sourire, Zahraa affirme qu’elle n’hésiterait à leur rendre la pareille. "S'ils ont des problèmes un jour, je les recevrais chez moi, promet-elle. Ils auront toute ma maison pour eux."