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Traité avec le Mercosur : lâchée par l'Italie, la France "très isolée" au sein de l'UE
Alors que la Commission européenne ambitionne de signer dans les prochains jours un accord avec les pays du Mercosur, la France, qui s'y opposait jusqu'à présent, est en passe de perdre le soutien de l'Italie et de se retrouver en minorité au sein de l'Union européenne. Paris semble désormais "très isolé" dans son combat politique. Analyse.
Des agriculteurs bloquent une route avec des tracteurs à la porte d'Auteuil lors d'une manifestation à Paris, le 8 janvier 2026. © Thomas Samson, AFP

Cet article est une mise à jour de ce papier publié le 21 novembre 2024.

Fin imminente de la partie de bras de fer au sein de l'Union européenne (UE) au sujet du Mercosur. Alors que Bruxelles espère obtenir l'aval des États européens, vendredi 9 janvier, pour une possible signature de ce traité de libre-échange avec l'Amérique latine dès lundi au Paraguay, la France pourrait s'opposer définitivement à ce texte et se retrouver ainsi en minorité au sein de l'UE.

Plusieurs pays – l'Allemagne et l'Espagne en tête – poussent pour que le traité de libre-échange soit adopté et l'horizon européen s'est dégagé grâce à la position de plus en plus favorable de l'Italie, décisive dans ce dossier.

Le Mercosur est une alliance commerciale entre quatre pays – le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay –, créée en 1991. Les négociations entre ce bloc régional et l'UE ont débuté en 1999, l'objectif étant de mettre en place un partenariat commercial pour faciliter la circulation des biens et des services. Les parties ont trouvé un accord en 2019, prévoyant la suppression de plus de 90 % des droits de douane sur des produits industriels – automobile, chimie ou encore produits pharmaceutiques. Mais le texte n'a pas encore été signé à ce jour.

Cet accord de libre-échange permettrait notamment aux pays sud-américains d'écouler vers l'Europe de la viande, du sucre, du riz ou encore du soja. Et ce, sans forcément respecter les normes sanitaires et environnementales européennes, comme le craignent les détracteurs du texte.

La France se présente ainsi comme le fer de lance de l'opposition européenne à ce traité, et elle affirme avoir des alliés dans ce combat politique. "Depuis plusieurs mois, plusieurs années, on travaille. Donc on réunit, on rassemble", a assuré en novembre dernier Emmanuel Macron, disant "travailler avec tous ceux qui ont les mêmes préoccupations" – la Pologne, l'Autriche ou encore l'Irlande.

L'Italie semble ne plus faire partie de ce groupe, comme en a attesté, mercredi, la prise de position du ministre italien des Affaires étrangères. Antonio Tajani a salué "les énormes avantages" du traité avec le Mercosur. Et d'assurer : "Nous avons toujours soutenu la conclusion de cet accord, en insistant sur la nécessité de prendre dûment en compte les préoccupations légitimes du secteur agricole."

Paris reste "très isolé sur ce dossier", selon Olivier Costa, politologue spécialiste de l'UE et chercheur CNRS au Cevipof : "Depuis 25 ans (les négociations ont débuté en 1999, NDLR), les Français ont toujours été assez sceptiques, mais pas forcément très offensifs. Là, ils le deviennent tout simplement parce que le gouvernement et le président sont sous la pression des agriculteurs, pour lesquels l'accord avec le Mercosur est un chiffon rouge."

Les syndicats agricoles sont, en effet, de nouveau dans la rue plus d'un an après une mobilisation historique, avec en ligne de mire le "marché commun du Sud" qui constituerait une "concurrence déloyale", selon eux. La viande bovine donne lieu, par exemple, à une variation notable entre l'UE et le Mercosur : un audit réalisé par l'UE a révélé, le 16 octobre, que les contrôles au Brésil ne "permettent pas de garantir" l'absence d'une hormone de croissance pourtant interdite en Europe depuis 2003 et considérée comme cancérigène sur le Vieux Continent.

"Zone d'influence" pour l'Espagne et "gigantesque marché" pour l'Allemagne

Mais plusieurs pays ne voient pas la situation du même œil et considèrent ce traité de libre-échange comme un nouveau marché pour leurs exportations – avec 700 millions de consommateurs potentiels. À commencer par l'Espagne et l'Allemagne. Du côté de Madrid, l'accord avec le Mercosur est "nécessaire stratégiquement", comme le déclarait mi-octobre le ministre de l'Agriculture, Luis Planas. La quatrième économie de la zone euro pourrait, en effet, être l'un des grands gagnants de cet accord avec à la clé des exportations importantes dans le secteur manufacturier, dans les industries chimiques ou encore pharmaceutiques. Mais comme en France, le secteur agricole espagnol s'inquiète de ce texte – notamment pour sa filière bovine. Le traité, s'il est ratifié, prévoit notamment l'importation de 60 000 tonnes de bœuf sud-américain avec des droits de douane réduits ou nuls.

"C'est aussi beaucoup lié au fait que l'Amérique latine est une zone d'influence espagnole", détaille Olivier Costa. Pour des raisons historiques et linguistiques, il y a énormément de relations entre l'Espagne et les pays hispanophones d'Amérique du Sud. Se rapprocher de ces pays, c'est aussi créer un dialogue privilégié et une façon d'échapper à l'influence des États-Unis – ce qui plaît à des gouvernements européens qui ne sont pas très atlantistes."

L'Allemagne a, pour sa part, un intérêt économique certain à ce que le traité soit conclu. Si Angela Merkel avait de "sérieux doutes" – notamment écologiques – sur cet accord en 2020, la position de Berlin a sensiblement évolué depuis avec OIaf Scholz, qui a appelé en novembre à "finaliser l'accord de libre-échange" en marge du G20 au Brésil.

"L'Allemagne a une économie qui repose sur les exportations (qui représentaient 1 562 milliards d'euros en 2023, NDLR) et connaît un cycle de récession depuis deux ans", reprend le politologue spécialiste de l'UE. De plus, poursuit l'expert, "Berlin se demande à qui il va pouvoir vendre ses produits – notamment ses voitures et ses machines-outils. Dans ce contexte, le Mercosur représente un gigantesque marché pour l'Allemagne."

C'est l'opportunité pour Berlin de vendre ses berlines dans des pays "à l'économie prometteuse" et de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine – son premier client à l'international.

Paris "très loin du compte" pour la minorité de blocage

L'Allemagne, l'Espagne et l'immense majorité des Vingt-Sept d'un côté, la France et quelques États membres de l'autre : le rapport ne penche clairement pas en faveur de Paris, même si certains de ses alliés de circonstance ont émis des doutes et des réserves sur la signature du traité.

La Pologne et l'Autriche sont parmi ceux-là, Varsovie et Vienne ayant émis des "réserves" sur le volet agricole. La Hongrie fait aussi partie des opposants. L'Irlande a, quant à elle, annoncé jeudi qu'elle votera contre l'accord commercial avec le Mercosur lors d'un vote vendredi.

À ce stade, Paris maintient son opposition au Mercosur "en l'état", car le "compte n'y est toujours pas", a répété le gouvernement mercredi matin. Mais sans autres alliés, et surtout sans l'Italie, la France ne sera pas en mesure de bloquer l'accord.

La Commission européenne privilégie un vote à majorité qualifiée. Et dans cette configuration, Paris a besoin de convaincre trois États dont la population combinée représenterait plus de 35 % de la population totale de l'UE. "On est très loin du compte", estime Olivier Costa.

Pour tenter de calmer la colère, Bruxelles a insisté cette semaine sur les nouvelles garanties promises aux agriculteurs : les quotas de produits détaxés (viande de bœuf, volaille) seront ainsi limités et accompagnés de mesures de "sauvegarde" pour les produits agricoles les plus sensibles. Par ailleurs, l'exécutif européen promet d'intervenir en cas de déstabilisation du marché, avec la possibilité de rétablir des droits de douane, si nécessaire.

Mais la bataille n'est pas terminée : si la Commission européenne signe le traité, il devra ensuite encore être ratifié par le Parlement européen, où le scrutin pourrait être serré. Les regards se tourneraient alors vers Strasbourg, et la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) l'a bien compris. Le premier syndicat agricole français a appelé à y manifester le 20 janvier en cas de signature du traité ce week-end.