
Une fresque murale représente Hassan Nasrallah, ex-chef du Hezbollah, sur un mur à Caracas, au Venezuela, le mercredi 30 octobre 2024. © Ariana Cubillos, AP
L’onde de choc provoquée par les frappes américaines sur Caracas et la capture du président Nicolas Maduro, le 3 janvier sur ordre de Donald Trump, est parvenue jusqu’à la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah libanais, située à plus de 10 000 km de la capitale vénézuélienne.
Et Washington s’est arrangé pour qu’elle soit fortement ressentie par la direction du mouvement chiite et son parrain iranien, le secrétaire d’État Marco Rubio les ayant directement menacé, le 4 janvier, au lendemain de l’attaque américaine.
"C’est très simple, a-t-il prévenu sur l’antenne de CBS. Au XXIᵉ siècle, sous l’administration Trump, il n’est pas question d’avoir dans notre propre hémisphère un pays comme le Venezuela servant de zone d’influence et de carrefour pour le Hezbollah, pour l’Iran et pour toutes les autres forces malveillantes dans le monde. Cela n’existera pas."
Un peu plus tard, sur NBC cette fois, il a précisé que la nouvelle donne se traduirait concrètement par l’élimination de toute présence iranienne ou de celle du Hezbollah sur le sol vénézuélien, terre d'accueil ces 30 dernières années au nom d’une idéologie commune anti-américaine.
Marco Rubio, qui occupe également le poste de conseiller à la sécurité nationale par intérim, a exigé du régime vénézuélien, désormais incarné par la présidente par intérim Delcy Rodriguez, de rompre avec le Hezbollah et l’Iran. Confrontée à un important mouvement de protestation sociale, la République islamique est elle-même sous pression, Donald Trump ayant menacé d’intervenir contre le régime iranien si des manifestants étaient tués.
Les États-Unis surveillent de longue date les activités du parti libanais dans la région. Dès 2008, la DEA, l'Agence antidrogue américaine, avait révélé le financement du mouvement, alors dirigé par Hassan Nasrallah, par le trafic de drogues, d'armes et de blanchiment d'argent en Amérique latine. Selon la DEA, ces activités rapporteraient au Hezbollah à peu près 1 milliard de dollars par an, destinés à "financer le terrorisme et les programmes iraniens".
Quant au Venezuela précisément, les experts et les enquêteurs américains indiquent que c’est sous Nicolas Maduro, plus permissif que son prédécesseur Hugo Chavez mort en 2013, que le pays est devenu un point d’ancrage central du mouvement chiite, avec des structures de commandement à Caracas.
Des accusations toujours réfutées à la fois par le Venezuela et par le parti de Dieu, qui a même nié toute activité en lien avec le trafic de drogues, "interdit par l’islam". Et ce, alors même que le Hezbollah est apparu, en marge du conflit syrien, comme étant, avec le clan Assad, un des principaux acteurs du trafic de captagon au Moyen-Orient.
Une relation "développée sous l'ère Chavez"
"Au Venezuela, le réseau de soutiens du Hezbollah fonctionne à travers des structures claniques familiales compartimentées qui se sont intégrées dans l'économie illicite contrôlée par le régime Maduro et dans l'appareil politique et bureaucratique du pays. Bon nombre de ces clans sont assimilés au sein de l'État et de la société vénézuéliens grâce aux communautés libanaises et syriennes qui s'étendent jusqu'à la Colombie voisine" est-il écrit dans un rapport datant de 2020 de l’Atlantic Council, un groupe de réflexion établi à Washington, qui perçoit des fonds des départements d’État et de la Défense.
Un rapport dont les conclusions démontrent que les liens entre Caracas et le mouvement chiite "existent et sont mutuellement bénéfiques, offrant au Hezbollah un espace sûr pour mener ses opérations criminelles et terroristes à l'échelle mondiale et fournissant au régime Maduro un soutien illicite accru en provenance du Moyen-Orient".
"Les relations que le Hezbollah a nouées avec le régime Maduro et l'organisation dite Cartel de los Soles [terme désignant un réseau de hauts fonctionnaires vénézuéliens accusés par les États-Unis de trafic de drogue, NDLR] sont extrêmement subtils et souvent simplifiées par des affirmations réductrices selon lesquelles le Venezuela serait une ‘base’ pour les opérations terroristes du Hezbollah, souligne Caroline Rose, directrice au New Lines Institute for Strategy and Policy, groupe de réflexion basé à Washington.
"La réalité est plus complexe, le groupe exploite la proximité du Venezuela avec les routes établies de trafic de drogue, comme il l'a fait en Afrique de l'Ouest, afin de diversifier ses sources de revenus alternatives grâce au narcotrafic, au trafic d'armes et au blanchiment d'argent, explique-t-elle. Cette relation s'est développée sous l'ère Chavez au Venezuela, et selon certaines informations, le Hezbollah aurait particulièrement tiré parti des ports informels et des routes de contrebande au large de l'île de Margarita".
Cette île paradisiaque, située au nord-est du pays, jouerait un rôle clé comme plateforme logistique au Hezbollah, utilisée dans des activités financières, de renseignement et possiblement de trafic de stupéfiants. Elle est décrite, dès 2011, lors d’une audience de la sous-commission de la Chambre des représentants chargée de la lutte contre le terrorisme et du renseignement, comme ayant éclipsé la fameuse région de la "Triple Frontière". Située à la jonction du Paraguay, du Brésil, et de l'Argentine, elle a été l'une de ses places fortes de contrebande exploitée par le Hezobollah pendant plusieurs décennies, en tant que principal sanctuaire et centre opérationnel du parti chiite en Amérique latine.
Plus récemment, en octobre 2025, lors d’une audition devant le Sénat, Marshall Billingslea, ancien Secrétaire adjoint chargé du financement du terrorisme et des crimes financiers au département du Trésor américain, a affirmé que "sous Hugo Chavez, le Venezuela a ouvert ses portes au Hezbollah, permettant au groupe d'établir une présence importante, notamment un site d'entraînement paramilitaire, sur l'île de Margarita".
Une zone plus risquée
Au Liban, la presse libanaise rappelle que l’avertissement lancé par Marco Rubio intervient dans un contexte déjà tendu pour le Hezbollah et son nouveau chef Naïm Qassem, pressé par les États-Unis et Israël de renoncer à son arsenal.
Bien que sorti extrêmement affaibli militairement et politiquement du dernier conflit avec l’État hébreu, entre l’élimination de son chef adulé Hassan Nasrallah et de la quasi-totalité de son commandement militaire, et la chute du régime de son allié Bachar al-Assad en Syrie, le parti de Dieu refuse catégoriquement de désarmer.
"La formation chiite a récemment reçu de nombreux messages de sources américaines indiquant que ‘la partie est terminée’, que la frappe contre le Venezuela aura lieu et qu’il faut oublier l’ordre mondial ancien", rapporte ainsi le quotidien L’Orient-le-Jour. Selon ses informations, "le message incluait également un conseil au Hezbollah : faire preuve de pragmatisme, accepter des négociations sérieuses et renoncer aux armes en échange d’un règlement politique et des gains possibles qui en découleraient".
"L’année 2025 a été une année de transition pour le Hezbollah, Israël ayant porté un coup sévère à son commandement, ses infrastructures et ses finances, incitant le mouvement libanais à faire profil bas au Liban tout en cherchant d'autres sources de revenus, telles que le trafic de drogue, ailleurs, décrypte Caroline Rose. Toutefois, dans le même ordre d'idées, les actions imprévisibles d'Israël et de l'administration Trump, comme les frappes israéliennes contre le Qatar et l'Iran, ainsi que la récente capture de Maduro pourraient également dissuader le Hezbollah de s'enraciner de manière plus significative au Venezuela".
Elle estime que la "récente violation du droit international par l'administration Trump au Venezuela et sa volonté affichée d'agir contre des acteurs qualifiés de ‘narcoterroristes’ pourraient faire de l'Amérique du Sud une zone plus risquée pour des acteurs étrangers tels que le Hezbollah".
"Avec l'attention et la pression exercées sur toute organisation impliquée dans le trafic illicite et disposant d'un bras armé comme les cartels, les organisations terroristes et les réseaux mafieux, le Hezbollah fera tout son possible pour réduire ses activités en Amérique du Sud, conclut Caroline Rose. Il se tournera probablement vers ses postes existants en Afrique de l'Ouest et cherchera à conquérir de nouveaux marchés potentiels, tels que l'Asie du Sud-Est et l'Asie centrale".
