
Écriture manuscrite de l’alphabet arabe, photo d'illustration © Indah Wahyuning Aprilia, Getty Images et iStockphoto
Le 7 octobre 2023 fut une journée de larmes pour Eran Tzidkiyahu, Israélien de 45 ans, chercheur en sciences politiques. "Les femmes et les enfants israéliens enlevés ou tués auraient pu être les miens." Mais Eran pleure aussi parce qu'il "sait déjà ce qui va arriver à Gaza". À Jérusalem, son ami Omar (prénom modifié), originaire de l'enclave palestinienne, a perdu une partie de sa famille sous les bombes israéliennes.
Parler arabe, un "idéal"
Avec Omar, Eran converse en arabe, une langue avec laquelle il entretient une relation intime. Originaire d'Irak, le père d’Eran, un Kurde de religion juive, maîtrisait l’arabe. Dans le quartier de Jérusalem-Est où a grandi Eran, l'arabe a bercé son enfance, et l'a fasciné. "Langue autochtone, elle est pour moi une connexion à cette terre. Non seulement je comprenais l'arabe, mais j'avais envie de la parler. C'était pour moi un idéal."
Selon une étude de 2015 – la dernière disponible –, moins de 10 % des Juifs israéliens affirment parler et comprendre l'arabe. Sur le plan politique, l'arabe a perdu son statut de seconde langue officielle en 2018, avec l'adoption d'une réforme de la loi fondamentale proclamant Israël comme "l'État-nation du peuple juif".
Comme Eran, une partie de la société israélienne a pourtant un lien familial avec cette langue : environ la moitié de la population juive est originaire de pays arabophones.
Largement oubliés par les nouvelles générations, l'arabe et ses déclinaisons dialectales sont volontiers embrassés comme un retour à soi. "Ma langue juive, c'est l'arabe", explique ainsi la chanteuse israélienne Neta Elkayam, originaire de Tinghir, au Maroc.
Mais l'intérêt pour l'arabe concerne autant les Juifs "orientaux", que les Ashkénazes (originaires d'Europe), insiste Gilad Sevitt, directeur de l'institut Madrasa, une des principales structures dispensant des cours d'arabe parmi la population non arabophone d'Israël.
Issu d'une famille sans lien avec l'arabe, il y a consacré sa vie, et maîtrise le dialecte palestinien. Parmi les 200 000 inscrits dans son institut à travers le pays, l'attirance juive pour l'arabe transcende les âges, les milieux et les motivations.
Après le 7-Octobre, "j'avais peur qu'on me prenne pour un Arabe"
Parmi eux, Dan, 63 ans, ingénieur civil dans la région de Tel-Aviv. Sur les chantiers de construction, il interagit quotidiennement avec des ouvriers arabes. "Ils connaissent parfaitement notre langue. Pourquoi ne parlerions-nous pas la leur ?"
Créer un lien respectueux avec les Arabes d'Israël – plus de 20 % de la population –, voilà le désir qui a conduit Dan à se lancer dans cet apprentissage il y a près de trois ans. Un objectif partagé par beaucoup, estime Daniel Hasson, directeur du Centre interculturel de Jérusalem.
Dans la Ville sainte, où près de 40 % de la population est palestinienne, nombre de ses 180 étudiants se sont mis à l'arabe "parce qu'ils sont voisins de quartiers arabes, médecins, psychologues et ont besoin de communiquer". Malgré la polarisation de la société israélienne, "les motivations ne sont pas nécessairement idéologiques", ajoute Daniel Hasson. "Les gens veulent simplement vivre dans la dignité."
Les massacres du 7 octobre 2023 ont pourtant projeté une ombre sur l'expérience linguistique de Dan. Il avait confié à son professeur : "C'est très dur d'apprendre la langue de gens qui ne voient pas l'autre comme un être humain." Dans cette angoisse collective, "j'avais peur qu'on me prenne pour un Arabe", raconte Eran. "Je fermais la fenêtre quand j'écoutais de la musique levantine dans ma voiture. Je n'osais plus lire un livre en arabe dans le train."
"On doit pourtant vivre ensemble", poursuit Dan. "Aucun de nos deux peuples ne quittera cette terre. Il faut continuer le dialogue, se parler plutôt que se battre." Dan a finalement poursuivi ses cours d'arabe jusqu'à aujourd'hui.
"Connais ton ennemi" ?
Pour nombre d'Israéliens, le 7-Octobre a fait passer l'arabe de la wish-list à la to-do list, assure Gilad. Chiffres à l'appui : il constate une augmentation du nombre d'inscrits en cours d'arabe après le jour des attentats.
Un phénomène observé sous d'autres cieux, note Ruth Grosrichard, agrégée de langue et de civilisation arabo-islamique, ex-responsable des études d'arabe à Sciences Po Paris : "On a constaté, dans la foulée des attentats commis en France en 2015, une explosion des inscriptions en arabe."
"Connais ton ennemi", dit l'adage. En Israël, les rudiments d'arabe palestinien connus par la population juive sont généralement acquis à l'armée, lors du service militaire obligatoire. Cette langue est essentiellement enseignée pour être utilisée dans les services secrets, estime Yonatan Mendel, professeur au département d'études moyen-orientales de l'université Ben Gourion et responsable de la division langue et culture arabes.
"Comprendre, puis écouter l'arabe"
Cette approche sécuritaire produit de piètres résultats, explique-t-il : si près de 10 % des Juifs israéliens affirment comprendre ou parler arabe, la même étude de 2015 révèle que 2,6 % peuvent lire le journal en arabe, et qu'1 % est en capacité de lire un livre dans la langue d'Averroès. "L'arabe est pourtant la langue la plus proche de l'hébreu au monde", soupire Yonatan Mendel.
Servir la "nation en armes", aurait pu être la destinée d'Eran. Rare, son niveau d'arabe intéresse les services secrets et l'armée israélienne en 2010. Mais l'ancien soldat a refusé. Mobilisé lors de la seconde Intifada (2000-2005), Eran "comprenait" l'arabe. Puis il s'est mis à "l'écouter. À comprendre la douleur palestinienne", explique-t-il.
"Et une fois que tu comprends qu'il existe deux histoires – une palestinienne, une juive –, tu ne peux plus occulter cette double réalité : impossible de revenir à un chauvinisme, ni israélien, ni palestinien." "On peut certes apprendre l'arabe pour gagner des guerres", rappelle Eran. "Ou pour faire la paix. Et enfin réhumaniser l'autre."
