
Une série de lectures de l'œuvre de Primo Levi "Si c’est un homme" est organisée dans plusieurs villes du monde arabo-musulman. Une initiative française qui s'inscrit dans un projet de lutte contre le négationnisme.
"Je ne l'ai pas écrit dans le but d'avancer de nouveaux chefs d'accusation, mais plutôt pour fournir des documents à une étude dépassionnée de certains aspects de l'âme humaine". C'est ainsi que l'écrivain Primo Levi (1919-1987) définissait son œuvre "Si c'était un homme".
Dans ce récit autobiographique, l'écrivain juif italien immigré raconte son expérience dans le camp d'extermination d'Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale. Cette œuvre, considérée comme l'une des plus importantes du XXe siècle, a fait de Levi un des rescapés les plus connus de la Shoah.
C'est à travers les pages de ce livre que la France a choisi de lutter contre le négationnisme. A l'occasion de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste - le 27 janvier -, des séances de lecture du récit, en arabe ou en turc, sont organisées dans tout le monde arabo-musulman.
Elles ont commencé mardi à Jérusalem-Est et doivent se poursuivre jusqu’au 4 février dans le réseau culturel diplomatique français, en association avec le projet Aladin, une ONG basée à Paris qui traduit en arabe, en farsi et en truc des ouvrages traitant du génocide des juifs durant le IIIe Reich. "Parce qu’il faut connaître l’histoire de la Shoah, et la connaître dans sa langue", explique le directeur exécutif du projet Aladin, Abe Radkin.
Plus d’une vingtaine de personnalités et d’intellectuels interviendront au Caire (Egypte), à Rabat, à Casablanca (Maroc), à Istanbul (Turquie), à Tunis (Tunisie), à Bagdad (Irak), à Erbil (Kurdistan irakien), à Amman (Jordanie) et à Nazareth (Israël) en veillant à un rappel de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme et de l’Holocauste. Les lectures seront accompagnées de projections de films sur l’auteur et de débats.
Projet culturel ou politique ?
Pour les responsables du projet, il s’agit d’abord de combler une lacune en matière de classiques de la Shoah. Ils auraient même pris des précautions éditoriales en commençant leurs projets de traduction (six livres en cours) par "Si c’est un homme" de Primo Levi et du "Journal" d’Anne Frank, arguant que ces deux livres n’avaient pas de rapport avec l’Etat d’Israël.
Pour Serge Klarsfeld, avocat et historien, président de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, ces lectures visent également à "extirper le négationnisme là où il se trouve en terrain conquis". Et Jean Mouttapa, directeur du département spiritualités des Editions Albin Michel, de préciser que "le monde arabo-musulman est contaminé par un antisémitisme d’origine européenne et par le négationnisme". Il estime également qu'il ne faut pas "essentialiser" le débat car au-delà de la question juive, l’œuvre de Primo Levi met en valeur l’idée d’humain qu’on a voulu détruire.
Difficile lorsqu’on parle de la question juive de ne pas évoquer Israël et ses relations tendues avec le monde arabe. Le colloque organisé à Bagdad, Erbil et Amman l'illustre parfaitement : des mesures sécuritaires ont été prises et le programme n’a pas été communiqué à l'avance pour protéger les intervenants.
Pas de lecture à Téhéran
Il n’a pas non plus été possible d’organiser de lecture à Téhéran, en raison de l’affaire Clotilde Reiss qui trouble les relations franco-iraniennes depuis quelques mois. Néanmoins, le nombre de téléchargement de l'œuvre sur le site de l’ONG est impressionnant : environ 10 000 en arabe et en farsi.
A noter qu'au Maghreb, la gestion de l’événement est beaucoup plus souple. A Tunis, le contrôle se fera par un accès réservé à environ 400 invités du monde universitaire, intellectuel et journalistique.
Nul ne peut augurer de la réceptivité du public à cette manifestation inédite. Mais la réaction de certains intellectuels arabes est circonspecte. "C’est très bien, nous confie l'écrivain syrienne Salwa Al-Neimi. Mais ce serait bien de faire en même temps quelque chose sur ce qui se passe maintenant et qui est intolérable", poursuit-elle en faisant référence à la situation à Gaza.