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Le président russe Vladimir Poutine a inauguré, lundi, deux nouveaux sous-marins à propulsion nucléaire. Ces submersibles seront affectés à la flotte du Pacifique, ce qui rappelle que les ambitions de Moscou ne s’arrêtent pas à l’Ukraine.

Ils sont flambant neufs et sont censés représenter ce qui se fait de mieux en termes de force de frappe maritime russe. Vladimir Poutine a inauguré, lundi 11 décembre, les sous-marins à propulsion nucléaire Krasnoyarsk et l’Empereur Alexandre III.

Depuis la ville de Severodvinsk, au nord de la Russie, le président russe a longuement – et sous la neige – vanté les mérites de ces deux submersibles de modèles différents. Le Krasnoyarsk appartient à la classe Yasen-M, des sous-marins d’attaque capables de lancer des missiles de croisière et des missiles hypersoniques (allant à une vitesse dépassant Mach-5, soit 6 125 km/h) "pour viser des cibles au sol ou partir à la chasse d’autres sous-marins en mer", note Basil Germond, spécialiste des questions de sécurité militaire maritime à l’université de Lancaster, en Grande-Bretagne.

De son côté, l’Empereur Alexandre III est un fier représentant des sous-marins de type Borei-A, l’élite des submersibles russes, et peut servir à tirer des missiles nucléaires. "Ce sous-marin sert l’objectif principal de la marine russe : la dissuasion nucléaire", résume Sim Tack, un analyste militaire pour Force Analysis, une société de surveillance des conflits.

Des sous-marins pour des ambitions mondiales

Ils remplacent surotut des "des modèles vieillissants de l’ère soviétique, en circulation depuis les années 1980", note Sim Tack. Le Borei-A, par exemple, est "bien plus maniable et discret que son prédécesseur", assure Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

De quoi inquiéter l’état-major ukrainien ? Les sous-marins russes ont en effet "montré leur efficacité en mer Noire pour soutenir les bombardements côtiers", souligne Jeff Hawn, spécialiste des questions militaires russes et consultant extérieur pour le New Lines Institute, un centre américain de recherche en géopolitique.

Mais en fait, pas du tout. Le Krasnoyarsk et l’Empereur Alexandre III ne sont pas destinés à soutenir l’effort de guerre russe en Ukraine. Ces deux vaisseaux vont renforcer la flotte russe dans le Pacifique, et tout le discours de Vladimir Poutine lors de cette inauguration semblait particulièrement déconnecté de l’actualité ukrainienne.

Il a surtout insisté sur la nécessité pour la Russie "d’étendre ses capacités navales militaires au-delà de l’Ukraine et de l’Europe de l’Est", a analysé l’Institute for the Study of War, un centre de réflexion militaire nord-américain, dans son point quotidien sur la guerre en Ukraine, publié lundi 11 décembre.

Dans son allocution, Vladimir Poutine a insisté sur son désir de voir la marine militaire russe briller "dans le Pacifique, l’Arctique, la mer Caspienne, la mer Baltique et la mer Noire".

La flotte du Pacifique, stationnée à Vladivostok et dans plusieurs bases alentour, présente plusieurs atouts justifiant qu'elle soit renforcée en premier. D’abord, "elle est la seule à ne pas avoir à franchir un goulot d’étranglement pour se rendre en haute mer", souligne Jeff Hawn. Pas de détroit de l'Oresund, de détroit du Bosphore ou des Dardanelles – tous sous haute surveillance de pays de l’Otan – à traverser pour cette flotte.

Le Pacifique représente également un choix géopolitique. Cette zone est souvent considérée comme une chasse gardée pour la marine américaine et celles de ses alliés de l’Otan. Dans ce contexte, "c’est une manière pour Moscou de rappeler qu’elle n’oublie pas que les États-Unis sont son principal adversaire et que, malgré la guerre en Ukraine, la Russie se prépare aussi à leur faire face", assure Basil Germond.

Les sous-marins, un spécialité russe

Ce n’est pas non plus un hasard si Vladimir Poutine a choisi de miser sur les sous-marins plutôt que sur d’autres types de navires de guerre. Historiquement, "la Russie n’a jamais réussi à créer une flotte capable de rivaliser avec celle de l’Occident. Durant la Guerre froide, l’Union soviétique n’a ainsi pas pu mettre au point un porte-avions qui arrive à la cheville de ceux des Américains", explique Basil Germond.

En revanche, elle a fortement investi dans les sous-marins "car c’était le fer de lance de sa force de dissuasion", souligne Sim Tack. Les submersibles représentent, en effet, la meilleure garantie russe d’avoir la possibilité de rétorquer à une hypothétique attaque nucléaire américaine. C’est ce qu’on appelle la capacité de frapper en second qui est un élément essentiel de la dissuasion : une puissance nucléaire va réfléchir à deux fois avant d’en bombarder une autre si elle sait que, quelque part sous l’eau, se cachent des sous-marins qui riposteront avec leur propre bombe atomique.

Pour Vladimir Poutine, cette inauguration permet aussi de rappeler qu’il y a une vie au-delà de l’Ukraine pour le maître du Kremlin. "Il avait mis à jour la doctrine maritime russe en juillet 2022 pour mettre l’accent sur la nécessité de devenir une puissance navale mondiale", souligne Will Kingston-Cox.

Ces sous-marins sont censés être deux illustrations de la capacité de Moscou à mener de front une guerre en Ukraine et un programme de modernisation de la marine pour la mettre à jour face à la puissance maritime de l’Otan. "Vladimir Poutine cherche ainsi à renforcer et étendre la capacité russe à menacer l’Occident", assure l’Institute for the Study of War.

"C’est peut-être pousser le bouchon un peu loin dans l’analyse de la menace", estime Jeff Hawn. Le Kremlin cherche certes à donner l’impression de puissance maritime, mais ce ne sont pas deux sous-marins – nucléaire ou non – qui vont changer un rapport de force très en faveur de l’Occident, assurent tous les experts interrogés par France 24.

Des sous-marins coûteux

Moscou ne veut cependant pas s’arrêter à deux nouveaux sous-marins. Vladimir Poutine a assuré qu’il y en avait une dizaine d’autres qui "allaient renforcer les flottes dans les années à venir".

Un plan coûteux (un sous-marin de classe Borei coûte plus de 700 millions de dollars) "qui se fait mécaniquement au détriment des moyens alloués aux autres branches de l’armée", assure Jeff Hawn. Ce ne sont peut-être pas quelques sous-marins qui vont causer la perte de la Russie en Ukraine, mais "ils démontrent à quel point Moscou peut être schizophrène en matière militaire", souligne cet analyste américain.

Difficile pourtant pour la Russie de faire un trait sur le programme de modernisation maritime. "Vladimir Poutine a suffisamment répété que l’Occident représentait une menace, et il doit maintenant prouver à son opinion publique qu’il prend les mesures nécessaires pour se défendre", explique Sim Tack.

Le président russe continue à assurer qu’il assure à la Russie une place de choix dans le concert des nations… ce qui passe aussi par le fait d’avoir une marine puissante. Et le message est d’autant plus important à faire passer maintenant "qu’il a officiellement annoncé sa candidature pour l’élection présidentielle de mars 2024", conclut Jeff Hawn.