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Kuba Stasiak s'est engagé comme volontaire deux mois après le début de la guerre en Ukraine. Depuis, ce jeune homme polonais a aidé à l'évacuation de près de 200 civils à Bakhmout et dans d’autres villes assiégées. Mais il fait aussi face à des obstacles psychologiques et pratiques : comment convaincre des habitants de tout laisser derrière eux ?

À Bakhmout, à Soledar et dans les villages isolés de l'est de l'Ukraine, la plupart des habitants sont déjà partis. Mais à mesure que l'offensive russe se poursuit et se heurte à la résistance de l'armée ukrainienne, des volontaires se rendent dans les "zones grises" de la guerre.

En petites équipes ou seuls, ils recherchent les rares civils encore sur place pour les convaincre de partir. Outre leur travail au milieu de combats intenses, ils sont confrontés à un obstacle psychologique   : comment convaincre ces habitants qu'il est temps de partir et leur assurer qu'une vie meilleure est possible   ?

Kuba Stasiak s'est retrouvé être par hasard la bonne personne pour ce travail. Âgé de 28   ans, ce volontaire polonais estime avoir aidé à évacuer environ 200 civils du Donbass.

Journaliste de formation, il se trouvait à Kiev avec l'intention d'y devenir correspondant quand la guerre a éclaté, en février   2022.

Poussé par le désir d'aider les gens et réalisant "qu'il y avait beaucoup de travail pour les civils", Kuba Stasiak s'est pleinement engagé dans les évacuations deux mois après le début du conflit. Il travaille d'abord à Severodonetsk et à Lyssytchansk, puis dans toute la région et dans des villes comme Bakhmout.

"Que les gens connaissent nos visages et deviennent plus confiants"

Les évacuations commencent plusieurs mois avant la chute d'une ville. Des civils s'habituent aux bombardements et aux bruits de la guerre, d'autres décident de partir après le premier missile. Il y a aussi "certaines personnes que l'on ne peut pas convaincre", explique Kuba Stasiak. Il cite "les personnes âgées qui ne croient généralement pas qu'une nouvelle vie est possible", celles qui se disent trop pauvres pour déménager ou encore celles qui restent prorusses et s'accrochent à une "fausse sécurité".

Dans une vidéo tournée à Soledar en septembre dernier, Kuba Stasiak et un autre volontaire tentent d'évacuer un couple de personnes âgées en leur montrant une vidéo préenregistrée de leur fille qui les implore de partir. "Après 40   minutes de discussion au milieu des bombardements, le couple a décidé de rester", relate Kuba Stasiak.

En général, le volontaire polonais connaît les personnes qu'il sauve avant de les évacuer. "Lorsque la situation était meilleure à Bakhmout, je parcourais la ville et j'avais des contacts", raconte-t-il. "Un volontaire ukrainien avait créé un point d'accueil où les habitants pouvaient obtenir de la nourriture et de l'eau. On pouvait en rencontrer et recevoir des demandes (d'évacuation)."

Instaurer un climat de confiance est essentiel pour faire ce travail, selon le volontaire   : "Ce qui aide, c'est d'être présent, de sorte que les gens connaissent nos visages et se sentent plus en confiance. Même s'ils ne sont pas prêts à partir tout de suite, certains changent d'avis et, lorsqu'ils le font, ils savent comment nous trouver".

Le fatalisme des habitants prêts à "mourir dans leur ville"

Les discussions se transforment parfois en disputes quand il faut convaincre les habitants obstinés. "Nous leur disons   : 'Si vous restez, vous mourrez. Toute la zone sera lourdement bombardée et vous mourrez à l'intérieur de votre maison. Il n'y a qu'une seule solution   : partir avec nous'", explique Kuba Stasiak. Ces personnes adoptent souvent une attitude fataliste et répondent   : "Je m'en fiche, je mourrai dans ma ville".

D'autres sont traumatisés après des mois passés sous les bombardements intensifs. Le volontaire se souvient d'une conversation entre une femme âgée – qu'il venait d'évacuer de Bakhmout – et sa fille pour la rassurer   : "Je vais bien, j'ai juste un éclat d'obus dans les fesses".

"Elle n'a même pas mentionné qu'il y avait eu une attaque. Les gens s'habituent (à la guerre) et ne se soucient pas des blessures", explique Kuba Stasiak, qui compare cet état d'esprit à "un mariage malheureux"   : "On ne pense pas qu'il existe une chance d'être heureux avec quelqu'un d'autre, et vous ressentez alors le besoin de montrer qu'une vie meilleure est possible".

Aujourd'hui, Bakhmout et ses environs sont en ruine. Quelque 10   000   personnes vivent encore sur place, selon des estimations, contre 70   000 avant le début de la guerre en Ukraine.

Parcours du combattant au milieu des bombes

Outre la satisfaction de sauver des vies, le volontaire polonais s'est aussi découvert des forces qui dépassent toutes ses espérances. "La première fois que je suis allé à Bakhmout, c'était en juin. L'une des choses les plus importantes est de connaître le plan (de la ville), car on peut prendre un mauvais virage et se retrouver dans les tranchées russes", raconte-t-il, ajoutant qu'il a appris à ne dépendre que de lui-même.

Parfois, les opérations d'évacuation deviennent un parcours du combattant, comme à Soledar, quelques mois avant la chute de la ville, en septembre. Kuba Stasiak s'y est rendu avec cinq autres volontaires. Cherchant à se protéger des drones et des bombardements incessants, ils ont garé leur voiture sous un épais feuillage. Mais le véhicule était coincé et il leur a fallu une heure pour parvenir à le déplacer.

"Nous avons réussi à sortir la voiture, mais nous avons dû nous rendre dans la ville, qui brûlait littéralement et où des incendies se déclaraient à chaque minute. Nous devions nous rendre à deux adresses alors que la nuit tombait rapidement", explique-t–il.

Le volontaire polonais se souvient que la femme de la première adresse était terrifiée. Il savait qu'elle partirait. À la deuxième adresse, il a fallu convaincre un couple et leur voisin hésitants. Les trois personnes ont finalement accepté de partir, emportant dans des sacs en plastique des documents, des photos de leurs proches et quelques icônes religieuses.

"Philip (un citoyen russe-anglais et bénévole), Lee (un ancien combattant britannique) et trois autres personnes nous attendaient à un point sûr. Au bout de six heures, ils pensaient que nous étions morts", raconte Kuba Stasiak. Sur le chemin du retour vers Kramatorsk, leur voiture s'est écrasée contre des barricades, celle que conduisaient les voisins aussi. Le groupe a quitté la région en montant dans un bus.

"Une vie meilleure"

Malgré les risques énormes, Kuba Stasiak veut continuer d'aller là où on a besoin de lui. "Je trouve fascinant l'impact qu'une seule personne peut avoir. C'est agréable de savoir que l'on peut changer la vie des gens", dit-il.

Une fois arrivés à Kramatorsk, les habitants évacués passent généralement la nuit dans un centre de réfugiés. Le lendemain, ils entament ce que Kuba Stasiak appelle leur "aventure pour une vie meilleure".

Le volontaire polonais garde en mémoire certaines des personnes qu'il a aidées. Il pense à ce couple de médecins à la retraite –   vêtus d'un manteau et d'un chapeau de fourrure comme s'ils allaient à l'opéra   – sauvé de Bakhmout en mars. Ils sont aujourd'hui au Danemark. Il y avait aussi cette mère et sa fille handicapée, désormais installées en Pologne.

Les visages et les détails de ces évacuations sont encore très présents dans l'esprit de Kuba Stasiak. Il est en train d'écrire un livre à ce sujet, avec une publication prévue pour la fin de l'année. Une manière de boucler la boucle pour le journaliste/volontaire de première ligne.

Ceci est une adaptation en français de l'article original en anglais, à lire ici .