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Entre la France et l'Irak, une relation ancienne en pleine reconstruction

Il y a vingt ans, les États-Unis et leurs alliés déclaraient la guerre à l’Irak. La France, tout comme la Chine, la Russie et l’Allemagne, s’opposait à une intervention militaire dans le pays. Deux décennies plus tard, les relations franco-irakiennes sont "dynamiques", sans toutefois être aussi flamboyantes qu’elles le furent dans les années 70 et 80, période durant laquelle les deux pays entretenaient une étroite relation.

Le 20 mars 2003, une coalition militaire dirigée par les États-Unis  envahissait l’Irak du dictateur Saddam Hussein , sans recevoir le feu vert de l'ONU, déclenchant la seconde guerre du Golfe. L’objectif annoncé par  le président américain de l’époque, George W. Bush ,  est de "désarmer l’Irak, de libérer son peuple, et de défendre le monde contre un grand danger", référence aux armes de destruction massive qu’il accuse Saddam Hussein de détenir.

Parmi les États qui refusent d’accompagner Washington et ses alliés dans le désert irakien : la Russie, la Chine, l’Allemagne et... la France. Le "non" de Paris à la guerre, formulé par le président Jacques Chirac et le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin, dans un discours au Conseil de sécurité des Nations unies, retentit à la surface du Globe et entre dans l’Histoire.

Son discours est dans toutes les mémoires. "Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les gardiens d’un idéal , lâche Dominique de Villepin, martial et déterminé . (…) Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie, un pays qui n’oublie pas, et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la Liberté venus d’Amérique et d’ailleurs ."  Aujourd’hui encore, ce discours reste l’un des plus forts de la diplomatie française et vaut à son ministre d'être applaudi dans l'enceinte du Conseil de sécurité, un fait rare. Il est aussi la cause de relations compliquées qui empoisonneront pendant plusieurs années les relations avec Washington . A contrario, le geste de Paris est salué par une grande majorité du monde arabe.

Entre la France et l'Irak, une relation ancienne en pleine reconstruction

Partenariat stratégique

Les relations franco-irakiennes sont à présent décrites comme "particulièrement dynamiques", selon le site internet du Quai d’Orsay. De nombreuses visites "de haut niveau", y compris de la région autonome du Kurdistan, ont été effectuées ces dernières années par des responsables irakiens en France, et français en Irak.

Le président Emmanuel Macron s’y est pour sa part rendu deux fois lors de son premier mandat   : en septembre 2020, puis fin août 2021 à l’occasion de la Conférence de Bagdad. Comme le rappelle l’Élysée, elle a été organisée par l'Irak, en coordination et coopération avec la France, afin de rassembler les pays voisins du Moyen-Orient en vue d'œuvrer à la sécurité, la stabilité et au développement du pays. Un deuxième volet de cette conférence s’est tenu en Jordanie en décembre 2022, où le chef de l’État français s’est également rendu.

Côté irakien, le Premier ministre, Mohammed Chia al-Soudani, – élu fin octobre 2022 – a été reçu à Paris le 26 janvier. Interrogé par France 24, le chef du gouvernement irakien a salué sa visite comme un "changement de paradigme dans les relations entre l'Irak et la France", qui ont pris une "voie stratégique grâce à la signature d'un accord de partenariat stratégique".

Ce partenariat bilatéral concerne "les domaines militaire, économique, sanitaire, éducatif, de l'enseignement supérieur, sans parler du réchauffement climatique (…) C’est un accord global qui couvre tous les domaines et qui met en évidence les intérêts stratégiques des deux pays pour devenir partenaires à tous les niveaux", estime Adel Bakawan, directeur du centre français de recherches sur l’Irak et auteur de l’ouvrage "L’Irak, un siècle de faillite. De 1921 à nos jours" (éd. Tallandier, 2021). Il précise toutefois que le Parlement irakien doit encore ratifier l’accord franco-irakien.

L'Irak, pivot du Moyen-Orient

Les experts divergent toutefois sur la nature de la relation franco-irakienne. Selon Adel Bakawan, "Paris pense que l’Irak est le pivot du Moyen-Orient. Lorsque le pays est sécurisé, stabilisé et développé, toute la région est positivement concernée. Elle est au contraire affectée lorsque l’Irak perd en stabilité, en sécurité et en développement".

La France souhaite "mettre en place un partenariat, et non une collaboration, dans tous les domaines avec la république d’Irak" , poursuit l’expert,  qui précise que la réciproque irakienne est "globalement présente et constatée". "Seulement, l’Irak est fracturé ethniquement, confessionnellement et politiquement. Et à l’intérieur de ces fractures, on peut avoir des remarques nuancées de temps en temps, mais les Irakiens souhaitent globalement s'engager dans ce partenariat sur la durée avec la France."

S’il s’agit d’une relation bilatérale dynamique, "ce n’est pas une relation à travers laquelle la France projette une influence significative en Irak, en dehors de la représentation diplomatique qui est la sienne, estime de son côté Myriam Benraad, professeure en relations internationales à l’université internationale de Schiller et auteure de 'L’Irak par-delà toutes les guerres' (éd. Le Chevalier Bleu, 2023). Et il ne s’agit pas d’une relation qui, côté irakien, est perçue comme lui procurant d’importantes opportunités".

Elle ajoute qu’"en dehors du plan militaire et de la lutte très circonscrite contre le groupe État islamique (EI), la coopération demeure relativement limitée. La France coopère ainsi avec l’Irak comme elle coopère avec d’autres États au Moyen-Orient. Il n’y a pas de priorité irakienne spécifique pour l’actuelle diplomatie française".

Concrètement, la France est le deuxième partenaire de l’Irak dans le domaine des effectifs de la Coalition contre le groupe EI, toujours selon les données site du Quai d'Orsay. Paris participe, en outre, à la mission NM-I de l’Otan (Mission de l'Alliance atlantique en Irak, non-combattante, NDLR).

Faire en sorte que l'Irak n'implose pas

Les relations entre Paris et Bagdad sont toutefois loin d’avoir retrouvé leur lustre d ’antan , lorsque Jacques Chirac, à l’époque Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, se déclarait l’"ami personnel" de Saddam Hussein, alors n°2 du régime irakien. Dans les années 70 et 80 -   sous des gouvernements de droite comme de gauche   –, la France avait fait de l’Irak son partenaire privilégié au Moyen-Orient. Les relations étaient telles que Paris est allé jusqu’à fournir à Bagdad un réacteur nucléaire, Osirak, détruit par l’aviation israélienne en 1981.

Entre la France et l'Irak, une relation ancienne en pleine reconstruction

"Dans les années 70, on avait un Irak ayant un État central clé au Moyen-Orient et qui montait en puissance à l’échelle moyen-orientale dans tous les domaines. C’était la période de l’autonomisation de l’économie irakienne, notamment via la nationalisation du pétrole (en 1972, NDLR). Alors, les relations entre la France et l’Irak baasiste avaient une autre forme avec une autre vision du monde", rappelle Adel Bakawan.

Aujourd’hui, "on est dans un contexte de reconstruction de l'État irakien. (...) Dans les années 70, Paris voulait être un partenaire de ce pays qui dominait le Moyen-Orient". L’heure est ainsi au pragmatisme. "La France a la volonté d’accompagner l’Irak dans sa reconstruction et fait tout pour qu’il ne tombe pas dans la faillite politique, économique, sociale et institutionnelle", poursuit le spécialiste.

"On se situe dans le cadre d’une coopération militaire qui vise pour l’essentiel la menace jihadiste, l’idée est aussi de s’assurer que l’Irak ne resombre pas dans les affres de la violence jihadiste", estime de son côté Myriam Benraad. "L’objectif de la France est de faire en sorte que l’Irak n’implose pas".