
envoyé spécial à Oakham – À l’approche du référendum au Royaume-Uni sur le Brexit, prévu le 23 juin, les partisans du parti europhobe Ukip sont plus remontés que jamais. Paroles de militants du "Leave" recueillies dans les Midlands de l'Est britannique.
Chaque jour compte pour faire campagne. À trois jours du référendum crucial sur le Brexit, les partisans du parti europhobe et anti-immigration Ukip (United Kingdom Independence Party), distribuent encore des tracts à Oakham, capitale du pittoresque et résolument conservateur comté de Rutland, dans la région des Midlands de l’Est, au centre de l’Angleterre. Mais de fortes pluies forcent bientôt le groupe à se réfugier dans un bar voisin, autour de cafés et de sandwiches.
Parmi eux, Roger Helmer, 72 ans, député au Parlement européen (MPE) pour la région depuis 1999. Il y est entré en tant que membre du Parti conservateur, mais en 2012, il fait défection pour rejoindre Ukip, plus en phase avec ses théories. En 2008, il décrivait dans un billet de blog le réchauffement climatique comme "une escroquerie politique visant à centraliser le pouvoir et à augmenter les impôts".
Sa vision de l’UE est du même acabit. Selon lui, le parlement européen n’est "qu’une façade de fausse légitimité démocratique". "Si nous n’aimons pas un gouvernement dans ce pays, nous pouvons juste le dégager," déclare-t-il à France 24. "Mais on ne peut pas faire la même chose avec l’UE, avec ses alliances changeantes entre différents partis et différents pays".
"Reprendre le contrôle"
Ce que cherche Ukip, selon Helmer, c’est "reprendre le contrôle" du processus législatif et des frontières de la Grande-Bretagne, ouvertes à toute personne détentrice d’un passeport européen. La migration européenne est en effet le dossier chaud pour Ukip : en 2015, 330 000 personnes ont immigré au Royaume Uni – un record – et la moitié de ces migrants venait de l’Union européenne.
Roger Helmer prend bien sûr les précautions d’usage : non, Ukip n’est pas raciste, insiste-t-il en invoquant les Polonais qui ont servi en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. "Je connais des employeurs qui aiment bien embaucher des Polonais parce qu’ils ont une excellente éthique de travail", dit-il avant d’ajouter : "le service de santé public a un grand nombre d'infirmières et de médecins étrangers. Nous ne voulons pas tous les renvoyer !"
Ukip propose plutôt d’imposer un système de points "en fonction de la maîtrise de l’anglais et des compétences essentielles dont nous avons besoin", rappelle Roger Helmer. "Nous voulons simplement contrôler qui entre sur notre territoire".
Quatrième Reich kafkaïen
À l’écart du groupe, Roger Hudson est tout à la distribution de ses tracts sur le parking principal d’Oakham, dans l'ombre de l'église médiévale. "Je ne veux pas vivre dans un Quatrième Reich kafkaïen", lance l’homme de 71 ans dans un français parfait par plusieurs années passées dans un château ardéchois. Il n’a qu’une hâte : voir l’effondrement total de l'UE suite à ce qu’il espère être un plébiscite du "leave", le 23 juin.
"Elle est bien cette Marine Le Pen", poursuit-il, évoquant la présidente du parti d’extrême-droite français, le Front national, seule capable, selon lui, de libérer la France du joug européen. Hudson, qui se définit lui-même comme un "franc-tireur", vante également les louanges de Golden Dawn, le parti grec raciste et eurosceptique, ou encore de Viktor Orban, le leader hongrois qui a claqué la porte aux migrants et veut construire une barrière entre la Hongrie et la Roumanie. "Il sera peut-être notre sauveur à tous", conclu Roger Hudson, dans un sourire affable.
L’ombre de l’assassinat de Jo Cox
La campagne des "Leave" comme des "Remain" a été suspendue quelques jours après l’assassinat de la députée travailliste et anti-brexit, Jo Cox. Le principal suspect, Thomas Mair, aurait crié "Britain first" alors qu’il attaquait Jo Cox au couteau et lui tirait dessus. "Britain first", qui signifie littéralement "La Grande-Bretagne d’abord", est aussi le nom d’un parti d’extrême-droite fondé par des anciens du British National Party. Lors de sa première comparution samedi, Thomas Mair a lancé "Mort aux traîtres, liberté pour le Royaume-Uni" devant le tribunal de Westminster.
Cet assassinat a jeté une ombre sur le débat et suscité bon nombre de critiques envers UKIP et sa campagne. Vic Burbidge, qui exprime dans un excellent français son amour pour l'Europe - mais pas pour l'UE – se dit choqué par ce meurtre qui, par ailleurs, joue en défaveur de son camp. En effet, les sondages réalisés depuis l’assassinat suggèrent un glissement de l’opinion en faveur d'un maintien dans l'UE. Les bookmakers – dont les prévisions sont généralement plus fiables que les sondages d’opinion – estiment aussi depuis que le camp du "Remain" sortira largement favori.
"J’espère que le débat de mercredi sera moins dans l’émotion, moins polarisé, et que les gens vont entendre les arguments en faveur de la sortie de l’UE de manière plus rationnelle", souhaite Burbidge.
Désinformation et exagération
Vic Burbidge souligne des inexactitudes et des exagérations de la part des deux camps, à commencer par l’un des arguments financiers avancé par les pro-Brexit, affirmant que la Grande-Bretagne donne 350 millions de £ (455 millions €) par semaine à l'UE alors que cet argent pourrait, selon eux, être investi dans la santé publique. "Il devrait être précisé en petites lettres qu’il s’agit du montant en brut et que le montant en net est de moitié inférieur à cela". À cause de ce genre d’inexactitudes, "on n'a pas été en mesure d'avoir un bon débat jusqu'à présent", regrette-t-il.
Pippy Woodley, une électrice conservatrice qui comme tant d'autres dans cette ville est horrifiée par la perspective de rester dans l'UE, renchérit avec sa propre plainte, comme un écho au mantra de UKIP: "Nous voulons récupérer notre pays", tempête-t-elle. Glorifiant le "merveilleux Boris Johnson", le député conservateur et ancien maire de Londres, aujourd’hui chef de file du "Leave", Pippy Woodley regrette que la Grande-Bretagne ait été soumise à "l'opinion des autres au détriment de celle de ses citoyens". "Je connais une femme qui veut voter pour la sortie de l’UE mais elle ne veut pas qu’on le dise à son mari…" Et de conclure : "Forcément, quand on dit qu’on est pour le Leave, on est catalogué comme raciste".