
Curiosité malsaine ou intérêt mémoriel, le tourisme "morbide" semble être en vogue ces dernières années. De Ceausescu en passant par Hitler ou Hussein, la vie – et la mort - des dictateurs du XXe siècle passionnent une certaine frange de visiteurs.
"Nous avons reçu beaucoup de demandes de la part de gens qui voulaient voir la caserne où Ceausescu et son épouse Elena ont été fusillés le 25 décembre 1989". Au micro de l’AFP, le directeur du Musée d’Histoire de la ville de Targoviste, en Roumanie, Ovidiu Carstina, ne semble pas le moins du monde étonné par cette nouvelle marque d'intérêt. "C’est important de se pencher sur un moment qui a fait basculer l’histoire de la Roumanie", précise-t-il. Le lieu d’exécution du mégalomaniaque dictateur sera donc transformé en musée et ouvrira ses portes dès le mois de septembre 2013. Au programme : visite de la cellule où le couple présidentiel passa sa dernière nuit, et balade dans la cour intérieure où il fut fusillé.
La vie des dictateurs – jusque dans ses moindres détails morbides – semble aujourd’hui attirer un nombre croissant de touristes. C’est du moins le constat que faisait déjà en 2009 l’hebdomadaire "Courrier International" qui revenait sur des circuits touristiques baptisés "Troisième Reich Tour". Des guides d’un nouveau genre "qui ne sont pas du tout nazis" proposaient à Munich un parcours sur les traces d’Hitler (depuis la brasserie où l’ancien dictateur a prononcé plusieurs discours, en passant par le quartier général de la Gestapo [police secrète sous la période nazie]). "Pour les visites guidées, on peut toujours compter sur Hitler", déplore l'auteur de l'article sur un ton légèrement ironique. "Les nazis, ça marche toujours."
"Balade dans le quartier de Mussolini"
Les fascistes aussi. En Italie, un site de voyages propose actuellement de "sortir des sentiers battus" en invitant à une "balade dans le quartier de Mussolini" pour 80 euros. Et lorsque l’on sait que dans la ville de Predappio, où le "Duce" est enterré, l'ancien dictateur fait le bonheur de ses commerçants grâce à la vente de tabliers, tee-shirts et autres "souvenirs" à l’effigie de Mussolini, on se dit que la dictature est effectivement une source intéressante de revenus. En Roumanie, l’État lui-même a vu l’intérêt pécuniaire de ce "tourisme" en proposant il y a quelques mois un "Ceausescu Hunting Tour", une escapade sur les parcours de chasse de l’ancien dictateur, un loisir qui le passionnait.
Et d’autres exemples de ce "tourisme dictatorial" fleurissent sur la planète. En 2004, l'armée américaine avait, par exemple, décidé de cimenter le trou souterrain dans lequel le président irakien déchu Saddam Hussein se cachait lors de sa capture, près de Tikrit, craignant qu'il ne devienne une attraction. "Des centaines de soldats et de visiteurs étrangers venaient prendre des photos de l’intérieur de la cache", pouvait-on lire dans un article de Fox News.
"L’important c’est le 'comment montre-t-on'"
Pour le sociologue roumain Vasile Dancu, interrogé par l'AFP, "chaque peuple doit assumer son histoire, sans rien n’en occulter". Quitte à fermer les yeux sur la frontière ténue qui existe entre voyeurisme et indécence mémorielle ? "La question n’est pas de fermer les yeux. On peut tout montrer", explique de son côté le sociologue français Michel Wieviorka, contacté par FRANCE 24. "L’important, c’est la manière de le montrer. Certains pays proposent bien de faire visiter les chambres à gaz à des enfants… Ce qui compte vraiment, c’est le contexte, c’est le ‘comment montre-t-on ?’ C’est l’éthique qu’on y distille".
Le tourisme morbide n’a d’ailleurs absolument rien de nouveau, estime le sociologue. De tout temps, l'homme a été fasciné par la mort et par le châtiment. En tout être humain, il existe un rapport complexe entre "son adhésion idéologique aux événements, son recueillement, sa curiosité morbide et sa simple curiosité", explique l’expert avant de conclure : "Les gens voudront toujours aller là où il s’est passé quelque chose. Ce que vous identifiez comme ‘morbide’ peut ‘faire sens’ pour d’autres. Certains endroits qui ne ‘doivent’ pas être visités, donnent à certains le sentiment d’exister."