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La posture très eurosceptique du Premier ministre britannique avant l’ouverture, jeudi, du sommet sur le budget européen rappelle, pour nombre d'observateurs, la grande époque de la Dame de fer. À tort.

Le grand marchandage budgétaire européen est sur le point de commencer. Si tous les pays arrivent, jeudi 22 novembre, à Bruxelles avec leurs propres pions qu’ils vont essayer de pousser (la France veut défendre la dotation de la Politique agricole commune, les États de l’Est veulent préserver l’argent alloué au soutien des pays les moins avancées), l’homme qui sera au centre de toutes les attentions s’appellent David Cameron.

Le Premier ministre conservateur britannique a adopté, dès avant le début du sommet européen, une posture guerrière. Il brandit la menace du veto britannique et a multiplié les déclarations sur sa volonté de faire baisser le budget européen. “Je vais durement négocier afin d'obtenir un bon accord pour les contribuables britanniques”, a lâché David Cameron en arrivant, jeudi, à Bruxelles.

Un jusqu’au-boutisme qui renvoie à la rhétorique eurosceptique de Margaret Thatcher. À écouter David Cameron, on se croirait revenu dans les années 1980 lorsque la "Dame de fer" semblait prendre ses distances avec la construction européenne. Pourtant, entre Margaret et David, les différences sont substantielles et la filiation n’est pas si évidente.

Margaret Thatcher, une dame pas si de fer que ça

“I want my money back” (“je veux récupérer mon argent”). Cette célèbre phrase lancée par l'ancienne Première ministre à l’issue du sommet de Dublin en 1979 est devenue, avec le temps, l’acte fondateur de l’euroscepticisme à la sauce "british".

Il faut, pourtant, remettre cette sortie de la Dame de fer dans son contexte. À l’époque "l’argent versé par les États européens servait essentiellement à alimenter la Politique agricole commune [PAC] et comme l’agriculture était moins développée au Royaume-Uni qu’en France, Margaret Thatcher trouvait injuste de contribuer autant que les autres à son financement”, rappelle à FRANCE 24 Agnès Alexandre-Collier, enseignante à l’Université de Bourgogne et auteure de l'ouvrage “Les Habits neufs de David Cameron” (Presse de Sciences Po).

Ce credo lui permettra d’obtenir, en 1984, le désormais fameux “rabais britannique” qui se matérialise en un chèque fait tous les ans par les autres pays européens à Londres après le vote du budget européen.

Mais au-delà de son coquet montant - plusieurs milliards d’euros par an - la ristourne britannique symbolise surtout “une victoire pour Margaret Thatcher qui a réussi, grâce à un discours en apparence eurosceptique, à se faire entendre par les autres pays européens”, estime Agnès Alexandre-Collier. Pour cette spécialiste, les discours anti-européens de la Première ministre britannique relèvent plus de la posture que d’un engagement de fond. “À l’époque, les conservateurs britanniques étaient plutôt europhiles et, comme eux, Margaret Thatcher voyait d’un bon œil la création d’un marché économique commun.”

C’est en effet un conservateur britannique qui a élaboré le livre blanc de l’Acte unique européen [qui institue le marché intérieur commun, NDLR] et Margaret Thatcher a signé ce traité en 1986 sans ciller.

De fait, le durcissement du discours thatchérien à l'égard de l'Europe date de la fin des années 1980. La Dame de fer s’oppose alors au modèle social défendu par le Français Jacques Delors qui deviendra la doctrine quasi officielle de la construction européenne. Une opposition qui précipitera sa chute en 1990 car elle n’était pas en phase avec la position plus pro-européenne... de son propre parti.

David Cameron, otage des eurosceptiques britanniques

Officiellement, l’actuel locataire du 10 Downing Street veut maintenir le rabais britannique et obtenir un “bon accord pour les contribuables britanniques”. Un objectif flou car, officieusement, “je ne suis pas sûre que David Cameron sache vraiment ce qu’il veut”, estime Agnès Alexandre-Collier.

Le chef du gouvernement est, en effet, tiraillé entre deux feux. La flamme eurosceptique qui brûle au sein des Tories et, même, de la population britannique pousse le Premier ministre à faire de l’obstruction systématique à Bruxelles (comme le veto dont il usé contre le nouveau traité européen en décembre 2011). Lui-même ne serait eurosceptique que par calcul politique. “Au départ, il était plutôt indifférent à la question mais avec la montée des eurosceptiques au sein des conservateurs, il a dû faire des concessions pour être là où il est maintenant”, note Agnès Alexandre-Collier.

Mais, “comme tous les Premiers ministres britanniques, David Cameron a goûté au pouvoir et s’est rendu compte que son pays bénéficiait également de l’Europe”, affirme cette spécialiste de la droite britannique. Du coup, le dirigeant conservateur doit définir jusqu’où il peut aller pour satisfaire les eurosceptiques sans pour autant s’aliéner l’aide européenne. Son arme la plus évidente, le veto, n’aurait qu’une portée très symbolique : s’il l’utilise, le budget 2012 sera reconduit automatiquement et augmenté de l’inflation. Ce serait donc un budget à la hausse qui verrait le jour : pile ce dont les eurosceptiques ne veulent pas.

Il dispose en fait d’un argument choc : l’éventualité de la tenue d’un référendum au Royaume-Uni sur une sortie de l’Europe. En octobre 2011, 81 députés conservateurs ont, en effet, demandé une telle consultation. Une majorité de Britanniques y seraient favorables, d’après un récent sondage. "David Cameron peut arguer qu’un mauvais accord pour lui à Bruxelles ne fera que donner des munitions à ceux qui veulent la sortie du Royaume-Uni de l’UE”, analyse Agnès Alexandre-Collier.