
La nomination de Laurent Fabius au ministère des Affaires étrangères peut surprendre. Pourquoi François Hollande a choisi ce poids lourd socialiste, partisan du "non" à la Constitution européenne en 2005, et adversaire de longue date ?
- Pascal Canfin : ministre délégué au développement (anciennement appelé ministère de la coppération)
- Bernard Cazeneuve : ministre délégué aux affaires européennes
- Yamina Benguigui : ministre déléguée aux Français de l'étranger
Jeudi 17 mai dans la matinée, au Quai d’Orsay, la passation de pouvoirs entre le ministre sortant Alain Juppé et son successeur Laurent Fabius est imminente. Tout semble prêt pour la cérémonie : la tribune bleue, sur laquelle se dressent les drapeaux européens et français, fait face au mur de journalistes et de photographes. Mais quelques instants avant l’arrivée des deux hommes, le vent vient jouer les trouble-fête et fait tomber la bannière étoilée qui sera rapidement redressée. Une image symbolique que les journalistes ne manqueront pas de relever.
Car personne n’a oublié que Laurent Fabius a été, en 2005, un farouche opposant au projet de traité constitutionnel européen. Le député de la Seine-et-Marne mène alors campagne contre François Hollande, premier secrétaire du Parti, favorable au "oui". Le conflit est violent et, au final, "la France du non" l’emporte avec plus de 55 %. Sept ans après ce déchirement, le nouveau président, qui va devoir régler de nombreux dossiers européens, le choisit comme numéro 2 du gouvernement et désigne Bernard Cazeneuve, autre militant du "non", au poste de ministre délégué aux affaires européennes.
"Profondément européen"
La question taraude tous les observateurs : Laurent Fabius est-il légitime pour aborder les questions européennes à l’heure où François Hollande veut renégocier le traité européen ? Pour le journaliste Serge Moati, qui a réalisé une série documentaire intitulée "Élysée 2012, la vraie campagne", il faut relativiser la position de l’époque de Laurent Fabius. "Il n’a jamais dit qu’il était contre l’Europe. Il était en fait contre une Europe trop libérale et préférait y intégrer une dimension sociale", nuance-t-il. "Je trouve même que sa position était prophétique, car tout le monde trouve aujourd’hui qu’il avait raison".
En prenant ses fonctions le 17 mai, le nouveau chef de la diplomatie s'est également empressé de préciser qu'il était "profondément Européen", mais en faveur d'une "Europe différente". Aujourd’hui, Hollande et Fabius semblent partager une vision commune de l’Europe. "Ils sont tous les deux favorables à une politique de l’euro plus économique que monétaire, et à une initiative de croissance", commente Jean-Michel Helvig, auteur de "Laurent Fabius, l’homme qui voulait être président".
Fabius, le jumeau de Juppé
Toutefois, la désignation de Laurent Fabius au Quai d’Orsay reste surprenante au vu de la relation tendue qu’il entretient avec François Hollande depuis plusieurs années. En 2002, quand Lionel Jospin quitte la vie politique, l'ancien Premier ministre, sous François Mitterrand (1984-1986), apparaît comme le candidat naturel des socialistes pour la prochaine échéance présidentielle de 2007. "Fabius pensait que c’était acquis auprès de tous, mais Hollande [premier secrétaire du Parti socialiste] avait aussi des ambitions présidentielles", commente Jean-Michel Helvig. Depuis, les deux hommes gardent leur distance. Lors de la primaire socialiste en 2011, Laurent Fabius choisit de soutenir Martine Aubry plutôt que François Hollande, qu'il qualifie de "fraise des bois".
Tel un Mitterrandien, François Hollande a fait le choix de l’intégrer dans le gouvernement plutôt que de le laisser en dehors. "Le président préfère rester proche de ses adversaires pour les neutraliser", commente Helvig. Le nouveau président se devait aussi de prendre un éléphant du parti pour compenser son manque d'expérience ministérielle, ainsi que celle du Premier ministre et des autres membres du gouvernement (cinq seulement ont déjà occupé un ministère).
L'ancien plus jeune Premier ministre de la République (il avait 37 ans à l'époque) est désormais, à 65 ans, le doyen de l'équipe gouvernementale. Pour Serge Moati, nul doute que "Fabius est capable, et s’emploiera à faire briller dans le monde la France qui s’est égarée depuis plusieurs années".
Pour son biographe, la politique de Fabius devrait s'inscrire dans la lignée de celle d'Alain Juppé, "son jumeau à droite". Son prédécesseur lui laisse une série de gros dossiers tels que la Syrie, le retrait des troupes françaises d'Afghanistan et la menace terroriste au Sahel.
"Pas un homme de politique internationale"
La tâche ne sera pas si facile, juge Jean-Michel Helvig qui "ne voi[t] pas en lui un homme de politique internationale". Ses premiers pas à l’étranger, en tant que représentant du candidat PS durant la campagne présidentielle, n’ont pas été très probants. Lors d’un déplacement au Gabon, il s’est réjoui des relations "excellentes" de la France avec le président Ali Bongo, dont l’élection de 2009 reste encore contestée. Une déclaration qui avait été très mal perçue dans le pays et en France. Il n'a pas fait mieux en Chine, où il a préféré écourter sa visite, vexé de ne pas avoir été reçu par les hauts dirigeants chinois.
Le ministre des Affaires étrangères pourra toutefois compter sur son équipe, puisqu'il s'est entouré des hauts fonctionnaires de renom. Il a notamment choisi Denis Pietton comme directeur de cabinet. Ce fin connaisseur du monde arabe, ancien ambassadeur de France au Liban et aux États-Unis, connaît tous les rouages de la diplomatie.
Mais l’équipe du Quai d’Orsay risque de se heurter à la cellule diplomatique de l’Élysée, comme ce fut le cas de Kouchner (2007-2010). "Le vrai ministère des Affaires étrangères était alors rue du Faubourg Saint-Honoré, affirme le biographe. Mais Sarkozy cherchait à briller sur la scène internationale, ce qui ne devrait pas être le cas de Hollande". Helvig envisage plutôt une répartition des dossiers : "L’Europe pour l’Élysée et le reste du monde pour le Quai d’Orsay".