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La navette Atlantis a bien atteint l'orbite terrestre

La navette spatiale américaine Atlantis a décollé pour la dernière fois à 17h29 (heure française) de Cap Canaveral. Cet épisode historique marque l’irruption du privé dans ce secteur, mais aussi le renouveau de la compétition internationale.

10, 9, 8, 7… et c'est parti. La navette spatiale américaine Atlantis a décollé à 17h29 (heure française). Environ 750 000 personnes ont assisté à Cap Canaveral en Floride à ce dernier vol qualifié par la Nasa de "dernier rendez-vous avec l’histoire" d’Atlantis. Cette mise à la retraite, après 30 ans de bons et loyaux services, ouvre une période d’incertitudes pour le secteur spatial. Mais aussi des opportunités pour le secteur privé.

Un vol politique

Après le dernier vol d’Atlantis, plusieurs milliers d’emplois qui dépendaient de la maintenance de la navette sont en jeu. "Atlantis représentait un budget fixe de 5 milliards de dollars par an", souligne Jean-Jacques Tortora, secretaire générale d’Eurospace.

La société texane United Space Alliance, le principal sous-traitant de la Nasa pour le programme Atlantis, a prévenu en avril dernier que plus de 2 800 salariés en Floride devraient perdre leur travail, tout comme 800 personnes environ, aux sièges de cette société au Texas.

En revanche, la décision de l’administration Obama de faire appel par la suite à des entreprises privées pour reprendre le flambeau devrait permettre de créer un nombre équivalent d’emplois en Californie. C’est en effet dans cet État que se trouvent les principales sociétés privées du secteur telles que SpaceX et Orbital.
Des conséquences économiques qui devraient avoir un impact politique. La prochaine élection présidentielle se déroulera en 2012 et la Floride comme la Californie sont en effet deux États qui pèsent lourd, électoralement.

"Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il s’agit de la fin d’une ère qui a été marquée par d’immenses avancées technologiques et scientifiques sous l’impulsion de la Nasa", regrette Stella Tkatchova, ingénieure spatiale et auteure d'un livre sur le commerce spatial. La navette Atlantis est, en effet, la seule à pouvoir transporter un équipage de sept astronautes, à pouvoir effectuer des expériences scientifiques dans l’espace et surtout à être en mesure de ramener des échantillons. Le transporteur russe Soyouz, qui doit prendre la relève d’Atlantis jusqu’en 2020 (fin de l’exploitation de l’ISS), est un programme d’envergure bien plus modeste. "Les prochains vols serviront uniquement à assurer la rotation du personnel de l’ISS", confirme Jean-Jacques Tortora, secrétaire générale d’Eurospace, un consortium rassemblant des industriels du secteur spatial européen.

"Privatisation de l’espace"

Ce dernier vol marque la fin d’une certaine idée de l’exploration spatiale. Mais c’est aussi et surtout un tournant dans la stratégie spatiale américaine. "L’administration américaine veut reconsidérer toutes les options pour continuer l’exploration spatiale", explique Jean-Jacques Tortora. La Nasa récupère le budget alloué à Atlantis – environ 5 milliards de dollars par an – et doit se mettre au travail pour redéfinir ses priorités.

Cette nouvelle configuration marque en réalité l’arrivée sur le devant de la scène du secteur privé. Un infléchissement voulu par le président américain Barack Obama en février 2010. Il avait alors soutenu que le transport de passagers dans l’espace, s'il devait voir le jour, serait pris en charge, à terme, par des entreprises privées. En faisant jouer la concurrence, Washington espère que la Nasa va pouvoir faire des économies. Depuis sa mise en circulation, Atlantis a coûté plus de 200 milliards de dollars à la Nasa.

Des sociétés américaines, comme SpaceX et Orbital, devraient donc décrocher de juteux contrats avec la Nasa pour prendre le relais de la Nasa - aussi bien pour développer de nouveaux lanceurs de navettes que pour assurer des vols spatiaux commerciaux. "C’est la première fois que des fonds publics, à travers des appels d'offres, vont servir au développement de vols spatiaux commerciaux", souligne Stella Tkatchova.

Une "privatisation" du secteur spatial qui n’est pas sans créer quelques remous. "Le problème est que l’administration américaine met tous ces œufs dans le panier du privé et on ne sait pas ce qui va se passer si, finalement, l’espace n’est pas aussi rentable que ces entreprises semblent le penser", prévient Stella Tkatchova. D’autres craignent que la recherche du profit ne se fasse au détriment de la sécurité. "Il faut s’assurer que comme dans le secteur aérien, des règlements et des instances internationales s’assureront du bon respect des normes de sécurité", explique Leopold Eyrharts, un astronaute de l’Agence spatiale européenne qui s’est rendu il y a trois ans sur l’ISS, à bord d’Atlantis (lire l'interview en lien).

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Quel avenir pour la Nasa ?
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La Chine, encore et toujours

Le virage qui va s’opérer après le dernier vol d’Atlantis ne va pas affecter que l’exploration spatiale "made in America". "Nous allons maintenant entrer dans une ère toujours plus multipartite", estime Hervé Gilibert, directeur technique d’Astrium, la branche des activités spatiales d’EADS, et premier acteur industriel du secteur en Europe.

Désormais, les Américains vont être obligés de se reposer sur les Russes qui sont les seuls à avoir actuellement une navette capable de transporter du monde vers l’ISS. "Une dépendance déplaisante pour les Américains qui devrait probablement les pousser à demander à la société SpaceX de développer le plus rapidement possible une alternative à la navette Soyouz", estime Jean-Jacques Tortora. La société californienne, leader dans ce secteur, espère pouvoir en proposer une dans les deux prochaines années.

Si les États-Unis cherchent, en recourant au secteur privé, à faire des économies, c’est loin d’être le cas pour la Chine. Pékin investit à toute allure dans son programme spatial. "L’an dernier, ce sont les Chinois qui ont effectué le plus de lancements d’engins spatiaux", souligne Hervé Gilibert, d’Astrium. L’ex-Empire du Milieu emploie officiellement 300 000 personnes pour son programme spatial, contre 250 000 aux Etats-Unis. Ils sont également en train de travailler sur une alternative chinoise à la Station spatiale internationale (ISS). "C’est clairement la puissance montante, mais elle a encore un gros retard technologique", résume Stella Tkatchova.

Et l’Europe dans tout ça ? "L’Europe n’a jamais considéré, comme les autres pays, l’espace comme un moyen pour montrer sa puissance. Tout son programme – comme Ariane ou le transporteur de frêt spatial Advanced Transport Vehicule - est mu par des objectifs économiques", explique Jean-Jacques Tortora. L’irruption du secteur privé aux Etats-Unis pourrait jouer un mauvais tour aux Européens si ces entreprises s’intéressaient de trop près à l’aérospatial civil où l’Europe n’a, pour l’heure, pas de concurrent sérieux.

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