
Le Tribunal spécial pour le Liban, chargé d’enquêter sur l’assassinat de Rafic Hariri, devrait bientôt publier son acte d’accusation. Les fuites successives dans les médias indiquent que la piste d'une implication du Hezbollah se précise.
Depuis une semaine, la course au scoop s’accélère au sujet de l’enquête internationale sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, en février 2005, et le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) chargé d’en juger les responsables.
Et pour cause : le TSL, basé à La Haye, devrait publier ses actes d’accusations avant la fin de l’année. Une échéance redoutée à Beyrouth, tant la question est source de tensions et de divisions. Depuis la semaine dernière, la chaîne de télévision canadienne CBC et le quotidien français Libération ont publié des informations critiques et riches en détails sur le sujet. Le point commun de ces informations ? Elles pointent toutes du doigt une implication du Hezbollah.
La piste chiite, déjà évoquée par le Figaro en 2006
C’est le Figaro qui, en août 2006, ouvre la brèche en publiant un article intitulé "L’ombre du
Hezbollah sur l’assassinat de Hariri". Citant une source proche de la famille de l’ex-Premier ministre, le quotidien évoque une "piste" chiite - bien que les rapports officiels des enquêteurs internationaux aient d'abord privilégié une piste syrienne. Selon l’article, les enquêteurs libanais avaient réussi à identifier un réseau de huit téléphones portables achetés le même jour et activés six semaines avant l’attentat. Ces téléphones avaient servi au commando qui a perpétré l’attentat pour ne plus jamais être utilisés sauf une fois. Un appel "imprudent" émis depuis l’un de ces téléphones a alors permis aux enquêteurs libanais de remonter jusqu’à un membre du parti de Hassan Nasrallah, identifié par la suite comme étant Abd al-Magid Ghamloush.
En mai 2009, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel affirme que les enquêteurs internationaux se concentrent désormais sur la piste chiite. Selon l’article, les huit portables repérés par le capitaine libanais Wissam Eid ont été très souvent en communication avec vingt autres téléphones, appartenant au "bras opérationnel" du "parti de Dieu". Le gendarme libanais, qui était également ingénieur en électronique, a depuis été tué dans un attentat à la bombe le 25 janvier 2008, au lendemain d’un rendez-vous avec les enquêteurs de l’ONU.
Documents confidentiels et témoignages "directs"
Les récentes révélations de la chaîne canadienne CBC sont venues étayer ces informations. Mais à la différence du Figaro et du Der Spiegel, le reportage diffusé à la fin du mois de novembre se base sur des témoignages directs, attribués à des enquêteurs. Il s’appuie aussi sur des documents confidentiels estampillés TSL. Selon CBC, les appels émis par les différents groupes de téléphones mobiles, organisés en cercles concentriques, aboutissaient à un hôpital situé dans la banlieue sud de Beyrouth et géré par le Hezbollah. Le média canadien a implicitement mis en cause le parti chiite pour l'élimination du capitaine Wissam Eid - qui commençait à en savoir trop - et pour avoir infiltré la commission d’enquête de l’ONU.
Aujourd'hui, Libération affirme, en se basant sur "des fuites de personnes proches de l’enquête", que les huit portables ont été "repérés lors des quatre autres attentats" qui ont suivi l’assassinat de Rafic Hariri. Il s'agit notamment de ceux qui ont coûté la vie au journaliste franco-libanais Samir Kassir, le 2 juin 2005, et à l’ancien chef du Parti communiste local, Georges Hawi, le 21 juin de la même année. Enfin, le quotidien affirme que l’enquête mènerait désormais jusqu’à un certain Haj Salim, qui est l’adjoint du chef militaire du Hezbollah, Imad Moughnieh, tué en février 2008 à Damas dans l’explosion de sa voiture.
Le Hezbollah hausse le ton et accuse
Les révélations de CBC ont été critiquées par le TSL, soucieux de se montrer irréprochable malgré les remises en question formulées par Hassan Nasrallah vis-à-vis de la crédibilité de la chaîne. "L’effet le plus dramatique des reportages de la CBC est que leur diffusion peut mettre la vie de certaines personnes en danger", a regretté dans un communiqué le bureau du procureur Bellemare. A plusieurs reprises, le parti chiite a indiqué s’attendre à être mis en cause par le TSL dans l’attentat qui a éliminé le plus puissant leader sunnite des deux dernières décennies au Liban. Sa mise en cause, si elle a lieu, pourrait avoir des répercussions catastrophiques pour un pays déjà miné par les divisions confessionnelles.
Les fuites "peuvent aussi avoir pour pernicieux effet de porter atteinte à la cause qu'elles se targuent de servir, à savoir la recherche de la vérité", écrivait récemment Issa Goraieb, éditorialiste du quotidien francophone L’Orient-Le Jour. Selon lui, elles "offrent des munitions supplémentaires à ceux qui, sans répit, tirent à boulets rouges sur le Tribunal spécial saisi de cette terrible affaire".
Toujours est-il que Nasrallah, qui juge l’instance judicaire politisée et à la solde des États-Unis et d’Israël, a sensiblement haussé le ton. Le 11 novembre dernier, il a ainsi menacé de "trancher la main" de celui ou celle qui tentera d’arrêter des membres de son parti. Pour parvenir à leurs fins, les enquêteurs se seraient appuyés, selon lui, sur des informations collectées à travers les réseaux téléphoniques libanais, ceux-là mêmes qui étaient infiltrés par des espions israéliens. Bref, pour le leader chiite, la manipulation est claire.