
Des pompiers luttent contre un incendie près de Lanton, en Gironde, lors des feux de forêt qui ravagent le sud-ouest de la France, mardi 28 juillet 2026. © Emma Da Silva, AP Photo
L’accalmie est précaire en Gironde. Le méga-feu qui ravage la région bordelaise reste stabilisé, mais une météo défavorable favorise déjà la reprise des incendies, mercredi 29 juillet. Après dix jours de répit, un quatrième épisode de canicule s'installe. Des pics à plus de 40°C sont attendus dans le Sud-Ouest, où les vents pourraient aggraver la situation.
En première ligne, les pompiers. Déjà 126 d’entre eux ont été blessés dans le département. À l’échelle nationale, quatre pompiers ont perdu la vie lors des récents incendies, et les flammes ont dévoré plus de 42 000 hectares en Gironde, environ 4 500 dans le Var et plus de 3 500 dans les Landes.

Mardi soir, 2 700 soldats du feu restaient mobilisés en Gironde, selon la préfecture. Parmi eux, un Nordiste. Le commandant Yaël Lecras, vice-président du syndicat national des sapeurs-pompiers professionnels, opère aux abords de la commune girondine de Marcheprime. Entre deux départs de flammes, il a accepté de s’entretenir avec France 24.
France 24 : Quel est votre ressenti après bientôt une semaine à lutter contre les flammes ?
Yaël Lecras : On est animé par l’envie de travailler pour éteindre ces incendies, de rendre service. C'est quelque chose d'assez impressionnant, parce que les étendues brûlées sont vraiment grandes, avec beaucoup de biens personnels qui ont disparu. Mais ce qui est remarquable, c'est l'engagement de la population pour défendre son territoire. Nous, on est là “simplement” en appui.
Car pour le coup, le citoyen est vraiment au cœur de sa propre défense. Les élus locaux ont fait un travail remarquable pour l'accueil des renforts. On observe partout une synergie entre les personnes qui ont des moyens : beaucoup de particuliers avec des citernes amènent de l'eau, pour nous permettre d'en avoir plus rapidement, ou à des endroits plus stratégiques. Chacun fait ce qu'il peut, là où il est. Chacun fait sa part.
Quels moyens vous font défaut ?
Il y a du monde partout ici : des renforts de commandement, des renforts en porteurs d'eau, des ambulances, des moyens médicaux. Tous ces moyens du quotidien sont déployés. Ce qui fait plutôt défaut, ce sont des moyens plus lourds, nationaux, les moyens aériens. Et ce qui va surtout faire difficulté, ce sont les moyens humains.
Le budget de la sécurité civile a augmenté de 25 % en dix ans. Sauf que l'activité, elle, a augmenté de quasiment 45 % — essentiellement du fait des secours d'urgence à la personne, qui font notre quotidien.
Les pompiers professionnels engagés ici consacrent de leur temps de travail à la Gironde, et nous le faisons avec plaisir. Mais c'est aussi du temps de travail, dont on ne disposera pas dans nos départements au retour. Très concrètement, si un pompier a opéré 200 ou 300 heures en Gironde, c'est 200 ou 300 heures qu'il ne pourra pas travailler dans son propre département.

D'où des dérives : des professionnels qui veulent opérer ici prennent un contrat de volontariat pour venir travailler sur leur temps de repos. Et il n'y a pas que la Gironde qui brûle. C'est un sujet un peu moins médiatique, mais qui va poser des difficultés d'organisation aux services départementaux d'incendie et de secours.
Le volontariat, qui représente aujourd'hui 78 % des effectifs, est-il la solution ?
On nous matraque en permanence avec cela. Sauf qu'en plein cœur de l'été, le volontariat montre des signes d'épuisement. Et nous n’avons pas des résultats à la hauteur des efforts investis : on a des difficultés à recruter, des difficultés à les maintenir en activité, et il faut le dire, des problèmes de formation. Une formation qu'on allège pour mettre du personnel dans nos camions, pour maintenir des chiffres.
En outre, la colonne vertébrale [les pompiers professionnels, NDLR], sur laquelle les pompiers volontaires viennent se greffer, n'évolue pas à la hauteur des enjeux. On a donc une colonne vertébrale qui s'affaiblit, et des volontaires de plus en plus rapidement injectés dans le dispositif opérationnel. Or, apprendre à attaquer un feu, faire du secours, apporter des soins d'urgence, tout cela demande vraiment du temps pour acquérir une bonne compétence. Double inquiétude donc : la sécurité des personnels, et la qualité des secours apportés.
En France, les climatosceptiques représentent 2 % de la population tout en occupant l'espace médiatique. Comment le vivez-vous ?
Ceux qui nient le réchauffement climatique doivent ouvrir les yeux. Cela nous touche, oui, parce que nous, on est en bout de chaîne. Si l'on ne prend pas conscience du problème, si l'on ne fait pas de prévention, on ne peut pas ensuite faire les surpris quand surviennent des événements comme les feux de Gironde.
Nous, on travaille sur la partie curative : on intervient quand plus rien ne tient. Et on voit bien qu'on atteint nos limites capacitaires, au regard des enjeux. Si on ne traite pas le changement climatique, notre modèle devra évoluer, parce qu'on ne tiendra pas la charge.
Si on se concentre uniquement sur les moyens pompiers, on ne se concentre que sur le curatif. Si on n'agit pas pour prévenir ce réchauffement, pour le limiter, si on n'a pas vraiment une phase active pour lutter contre, on aura beau mettre des moyens curatifs en face, ils seront toujours insuffisants.
Un tiers des Français reconnaissent le dérèglement climatique, mais nient son origine humaine. Que leur répondez-vous ?
C'est un biais cognitif. Croire cela nous rassure, parce que le défi semble vertigineux : le réchauffement climatique semble quelque chose sur lequel on n'a pas de marge de manœuvre, alors qu'en fait, on a beaucoup de prise au quotidien. Les gens qui pensent que ce n'est pas dû à l'activité humaine doivent simplement regarder les faits. Et, surtout, réaliser que ce n'est pas quelque chose d'angoissant : encore une fois, chacun peut faire sa part. Tant qu'on peut faire quelque chose, on le fait : sur le réchauffement climatique, on ne peut pas baisser les bras avant même d'avoir commencé à essayer d’agir.
Nous, pompiers, subissons évidemment le phénomène, et pas que sur les feux : sur les inondations aussi, sur les tempêtes, en France mais aussi lors des projections à l'étranger.

Que voudriez-vous que les Français comprennent ?
On pense toujours que les pompiers vont tenir et ils font en effet ce qu'il faut pour tenir. Mais le risque, c'est que l'image des pompiers et la qualité des secours qu'ils délivrent soient altérées, parce qu'on n'y met pas les moyens humains, et parce qu'on n’accorde pas d’attention à la sécurité civile au quotidien. On la donne quand il y a des feux ou des inondations. Il faut qu'on réforme ce système. Il ne tiendra pas encore cinq ans.
