Pour voter aux élections législatives du 27 octobre, les Israéliens installés à l’étranger n'ont d'autres choix que de se rendre en Israël. Avec le prix des billets d'avion qui explose, certains sacrifient vacances, voyages et retrouvailles familiales pour participer à un scrutin qu'ils jugent décisif pour l’avenir du pays. Témoignages d'Israéliens installés à Paris.
Chaya a réservé son billet aller-retour pour Tel-Aviv dès qu'elle a été informée de la date des législatives israéliennes du 27 octobre. "Une occasion à ne manquer pour rien au monde", lance cette Israélo-suisse, installée à Paris depuis deux ans et demi.
Pour pouvoir voter, elle a sacrifié un voyage prévu pour célébrer la naissance de son petit neveu. "Ce voyage a un vrai coût. Il fallait choisir. Voter c'est plus que jamais une priorité", explique-t-elle. "On a un petit neveu qui est né et on a décidé de ne pas venir pour la naissance, parce qu'on savait qu'on venait pour les élections et qu'on ne pouvait pas se payer deux billets."
Par précaution, Chaya a même prévu de partir quelques jours avant le scrutin. "J'ai pris un billet avec quelques jours d'avance, au cas où l'espace aérien serait fermé". "Sait-on jamais si Benjamin Netanyahu lance une nouvelle guerre", confie-t-elle, non sans méfiance.
Israël n'autorise pas le vote par correspondance pour les citoyens vivant à l'étranger, sauf dans de rares situations, notamment pour les diplomates. Les Israéliens expatriés souhaitant participer au scrutin doivent donc être présents dans le pays le jour du vote, le 27 octobre. De nombreux électeurs vivant à l'étranger, dont le nombre est estimé à environ un million en 2025 par le ministre de l'Aliya (immigration des Juifs de la diaspora en Israël, encouragée par la "loi du retour" votée par la Knesset en 1950), organisent ainsi leur retour pour pouvoir déposer leur bulletin dans l'urne.
"Je ne veux pas revivre ces dernières années"
Chaya, elle, n'a jamais manqué une élection depuis qu'elle a obtenu la nationalité israélienne en 2015. Et cette fois-ci, elle juge le scrutin particulièrement crucial. Elle dit ne pas vouloir revivre les dernières années sous la gouvernance de Benjamin Netanyahu.
Avec son mari, elle a décidé de quitter Israël en 2023, après l'élection du gouvernement actuel et les vastes manifestations contre la réforme judiciaire. Elle avait participé à ce mouvement de protestation, qui dénonçait notamment la réduction des prérogatives de la Cour suprême, considérée par ses défenseurs comme un contre-pouvoir essentiel au fonctionnement démocratique du pays.
"J'ai manifesté plusieurs fois par semaine pendant des mois, sans avoir été entendue", raconte-t-elle. Lassée, elle a finalement choisi de partir. "Nombre de mes amis ont quitté Israël ces dernières années pour les mêmes raisons", assure-t-elle. "La situation n'a jamais été aussi atroce et je suis extrêmement touchée par l'occupation, le génocide à Gaza, les attaques impunies de colons contre les Palestiniens", estime-t-elle.
Chaya ne se définit pas comme une militante, mais se dit proche de la gauche israélienne.
"On va renoncer aux vacances pour voter"
Gali, Franco-Israélienne de 49 ans, a elle aussi décidé de rentrer dans son pays d'origine pour voter, coûte que coûte. Elle prendra un vol depuis Paris le 26 octobre et prévoit de ne rester que quelques heures sur place. Environ quinze heures, le temps de glisser son bulletin dans l'urne, avant de reprendre l'avion pour être de retour à temps pour un rendez-vous professionnel.
Son mari, lui aussi Israélien, fera le même aller-retour. "Ces élections tombent en pleine vacances scolaires ici en France. Nous allons devoir trouver une solution de garde pour nos enfants pendant que nous partons voter", explique-t-elle. "On va renoncer aux vacances pour utiliser le budget pour ces élections."
Gali est pourtant loin d'aborder ce déplacement sereinement. Elle espère voir Benjamin Netanyahu perdre le pouvoir. "J'oscille entre peur et espoir", confie-t-elle. "L'enjeu, c'est que Bibi dégage. La démocratie, pour moi, c'est quelque chose auquel il ne faut pas toucher. Et il y a touché. Il a franchi une ligne rouge."
"Jamais Israël n'a été aussi éloigné de ses valeurs, qui sont des valeurs humaines. Ben Gvir, Smotrich et Netanyahu nous mènent dans l'abîme", poursuit-elle, en colère.
Un scrutin très indécis
Dans un pays où quelques sièges peuvent suffire à faire ou défaire une coalition, les voix des Israéliens vivant à l'étranger pourraient compter dans une élection qui s'annonce particulièrement disputée.
Dans un pays où quelques sièges peuvent suffire à faire ou défaire une coalition, les voix des Israéliens vivant à l'étranger pourraient faire basculer une élection qui s'annonce particulièrement disputée.
Selon l'un des derniers sondages, commandé par le quotidien israélien de centre-droit Maariv, ni la coalition de Netanyahu ni son opposition, profondément divisée, n'obtiennent la majorité de 61 sièges requise pour former un gouvernement.
Un autre sondage publié mercredi par le quotidien de gauche Haaretz donne, quand à lui, pour la première fois le bloc de Benjamin Netanyahu devant le bloc de l'opposition, sans majorité toutefois.
Une initiative citoyenne irrite particulièrement le Likoud, parti du Premier ministre israélien. Baptisée "Fly&Vote", elle est portée par l'ONG américaine America-Israel Democracy Coalition, basée aux États-Unis. Le projet vise à informer les citoyens israéliens de l'étranger sur les modalités pratiques de vote et à faciliter leurs retours en Israël pour voter.
Plus de 50 000 Israéliens de retour pour voter
L'association ne finance pas les billets d'avion, mais met à disposition une plateforme gratuite permettant aux électeurs de rechercher les meilleures offres de vols pour se rendre en Israël.
Selon "Fly and Vote", un peu moins de 35 000 Israéliens se sont inscrits pour rentrer voter, et plus de 53 000, selon une enquête, ont l'intention de faire le déplacement pour glisser le bulletin dans l'urne.
Le Likoud qui craint qu'un afflux d'expatriés israéliens ne favorise les partis d'opposition a engagé une action en justice contre "Fly and Vote". Le parti de Benjamin Netanyahu invoque des faits de corruption électorale et une violation de la loi sur le financement des partis.
Les initiateurs du programme assurent qu'il est strictement apolitique. "Fly and Vote ne soutient aucun parti politique, aucune personnalité politique. L'idée, c'est d'aider les Israéliens de l'étranger à pouvoir exercer leur droit de vote", déclare Sylvie L. représentante de ce programme pour la France et la Belgique.
Des expatriés fidèles à "Bibi"
Parmi les expatriés Israéliens prêt à traverser le monde pour aller voter, figurent aussi des partisans convaincus de Benjamin Netanyahu.
Claude, 77 ans, rentrera ainsi en Israël le 27 octobre prochain. Il compte profiter du séjour pour visiter ses petits-enfants, mais aussi pour voter en faveur de l'actuel Premier ministre. "Je veux que Bibi l'emporte. Même s'il s'est passé des choses intolérables, même si on a plein de choses à lui reprocher. Avec notamment ce grand mystère de savoir s'il savait ou ne savait pas pour le 7-Octobre. Malgré tout il est l'homme de la situation, le seul homme politique d'envergure capable d'avoir du répondant par rapport à des hommes comme Donald Trump ou comme Vladimir Poutine", estime ce Français devenu Israélien il y a six ans, après avoir fait son Aliya pour rejoindre ses enfants.
Pour Gabriel, 75 ans, qui vit entre Tel-Aviv, Paris et le Portugal, le déplacement sera lui aussi essentiellement électoral. Un passage éclair de quatre jours pour voter Benjamin Netanyahu. "On est sur la corde raide", dit-il craignant que les partis de gauches ne parviennent à tissent des alliances susceptibles de compromettre les chances de reconduire Benjamin Netanyahu au pouvoir.
"Tourner la page Netanyahu"
D'autres viendront pour voter Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major de l'armée israélienne et principal rival centriste de Benjamin Netanyahu.
Jean, 76 ans, réside en France et a pourtant déjà voté pour Benjamin Netanyahu. Cette fois, il veut "tourner la page" et tient le Premier ministre pour responsable du 7-Octobre. "L'image de notre pays a été suffisamment écornée", explique-t-il aussi.
À la tête du parti Yashar, Gadi Eisenkot s'est imposé ces derniers mois comme le principal rival de Benjamin Netanyahu au poste de Premier ministre.
Comme plusieurs autres figures de l'opposition, parmi lesquelles l'ancien Premier ministre de centre-droit Naftali Bennett, le chef de l'opposition Yaïr Lapid ou encore Yaïr Golan, du parti de gauche Les Démocrates, Gadi Eisenkot promet, de mettre en place une commission d'enquête nationale sur les failles ayant conduit au massacre terroriste du 7-Octobre. Le traumatisme du 7-Octobre s'impose en Israël comme une des lignes de partage de la campagne.
Si le scrutin s'annonce comme un nouveau face-à-face autour de Benjamin Netanyahu, les électeurs redoutent aussi qu'il ne débouche une nouvelle fois sur une impasse. Les Israéliens interrogés espère ne pas avoir à revivre une période d'instabilité politique, comme ce fut le cas entre 2019 et 2022 avec cinq élections en seulement trois ans et demi. "Cela ne serait pas bon", estime Claude "le monde nous observe de près".
