Plusieurs figures d'extrême droite anglo-saxonnes et européennes se sont emparées des images de violences en France liées aux mobilisations des lycéens pour alimenter un discours anti-immigration et dénoncer une supposée "guerre civile". Quitte à relayer de fausses informations.
Les images de violence, de dégradations et de blessés tournent en boucle en ligne. Entre le début des blocus lycéens en France le 21 septembre et le 5 octobre, 215 élèves, 715 policiers et 85 personnels éducatifs ont été blessés. Dix enquêtes ont aussi été confiées à l'IGPN, la police des polices, pour examiner des faits de violence contre des manifestants.
Qualifiées de "violences urbaines" par le gouvernement, ces dégradations, en marge d'un mouvement lycéen qui réclame de meilleures conditions d'études, ont été fortement dénoncées par les partis à droite de l'échiquier politique.
Des "prêtres catholiques en feu" dans les rues
Mais depuis fin septembre, ces événements se retrouvent exploités par une partie de l'extrême droite anglo-saxonne. Des sphères trumpistes aux mouvances anti-immigration au Royaume-Uni, beaucoup de comptes dénoncent une supposée "guerre civile" qui serait, selon eux, liée aux "conséquences" de l'immigration. Un discours souvent appuyé par des informations fausses ou trompeuses.
Parmi les comptes les plus virulents sur X, on retrouve Alex Jones, l'une des figures centrales de la sphère historique Maga (pour “Make America Great Again”, le slogan de campagne de Donald Trump). "LA FRANCE EST DÉSORMAIS EN PLEINE GUERRE CIVILE ANTI-BLANCS", a par exemple soutenu le podcasteur star de l'extrême droite américaine. Sans jamais revenir sur les revendications lycéennes, Jones a diffusé sur sa chaîne "Alex Jones Live" de longues compilations de ces violences pour déployer un discours islamophobe. Connu pour ses positions complotistes, le militant a par exemple qualifié ces mouvements de "soulèvement musulman" "orchestré par les mondialistes".
En plus d'avoir recyclé des vidéos parfois anciennes pour illustrer ces violences - Alex Jones a notamment publié la vidéo d'un bus en flammes, qui avait en réalité pris feu à Nîmes en 2023 sans aucun lien avec des violences. Le podcasteur américain a également relayé plusieurs contre-vérités. L'influenceur a notamment déclaré dans une publication sur X qu’il y aurait "partout" dans les rues des "cadavres", alors qu'aucun mort à ce jour n'est à signaler.
Au micro de son émission "Alex Jones live" le 2 octobre, il a aussi soutenu que les blocus visaient "principalement toutes les institutions catholiques. Partout, des églises sont brûlées", a-t-il déclaré, affirmant même avoir vu des vidéos de "prêtres catholiques en feu". Des affirmations sans fondement : à ce jour, aucun fait de violence contre un ecclésiastique ou incendie contre un lieu de culte au cours de ces mouvements, n'a été relaté.
"La France est tombée"
Outre-Manche, l'activiste d'extrême droite Tommy Robinson a également repris ce discours islamophobe pour diffuser l'idée d'un déclin de la société française à coups de fausses informations : cofondateur du mouvement d'extrême droite anti-islam English Defence League désormais disparu, il a condamné une "alliance contre nature entre les écologistes et les islamistes [qui] se propage à travers l'Europe occidentale et l'Amérique", dans une publication sur X le 4 octobre. Problème : le militant a partagé à ses deux millions d'abonnés sur X une ancienne vidéo de manifestation filmée à Paris en 2022, et non une vidéo des blocus.
Le militant avait aussi dénoncé la veille de supposées attaques contre des monuments chrétiens, accusant la chaîne australienne ABC d'avoir montré des manifestations pacifiques dans un reportage sans proposer d'images d'"incendies d'écoles, de bâtiments historiques et d'églises". À ce jour, s'il y a bien eu des incendies dans des lycées, ce n'est pas le cas des églises.
D'autres comptes britanniques sur X ont aussi relayé des vidéos décontextualisées : un de ces comptes, British Intel, a par exemple partagé une vidéo de célébrations de la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des champions datant de mai 2026 en la faisant passer pour une vidéo récente de violences. "La France est tombée", commente ce compte à partir de cette séquence vue près de six millions de fois - mais désormais accompagnée d'une note de la communauté sur X précisant son origine.
Un pompier touché par le feu, mais pas "incendié" par des lycéens
Sur X, d'autres comptes européens identifiés des sphères ultra-conservatrices ont relayé de fausses informations sur les violences liées aux blocus pour appuyer ce discours anti-immigration. Le compte polonais Visegrad24, connu pour ses positions ouvertement pro-Trump et anti-immigration, a par exemple partagé, le 2 octobre, la photo d'un pompier touché par le feu à Bordeaux. En légende, le compte aux deux millions d'abonnés accuse de "jeunes migrants de deuxième et troisième génération" d'avoir "incendié" le secouriste.
Mais la vidéo de la scène dément cette version : dans cette séquence, on peut en effet voir le pompier, qui voulait éteindre un feu en pleine rue, être atteint par les flammes après qu'un objet situé dans le brasier a explosé.
RadioGenoa, compte ouvertement anti-immigration sur X, a lui aussi multiplié les publications trompeuses et sensationnalistes sur les blocus de lycées, comme la vidéo du bus en flammes à Nîmes mentionnée plus haut dans cet article.
Le compte a également publié, le 4 octobre, une vidéo décontextualisée de 15 secondes du maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko, accusé à tort d'avoir aidé à brûler des poubelles devant le lycée Frédéric Bartholdi le 28 septembre.
Dès le 30 septembre, plusieurs médias, dont Libération, avaient déjà démontré que cette courte vidéo ne montrait pas que Bally Bagayoko avait en réalité tiré sur la poubelle pour empêcher qu'elle ne dégrade les grilles du lycée. Ce qui n'a pas empêché RadioGenoa de décrire quatre jours plus tard l'édile, né à Levallois-Perret, comme un "maire né en Afrique", "célébrant la dévastation de 'sa' ville".
589 établissements perturbés lundi, Acte III le 6 octobre
Depuis le début des blocus lycéens, 5060 manifestants, dont près de 90% de mineurs, ont été placés en garde à vue.
Les forces de l'ordre ont également été critiquées pour des interventions disproportionnées. Un adolescent a été éborgné à Tours et un lycéen a eu une main arrachée après un tir de grenade de la police, à Lens le 5 octobre. La Ligue des droits de l'Homme a dénoncé le 5 octobre une "dérive globale par rapport à l'État de droit" et "le non-respect du cadre légal" lors des interventions des forces de l'ordre face aux lycéens.
Le 5 octobre, 589 établissements ont été perturbés, selon le ministère de l'Education. Le 6 octobre est prévu un "Acte III" de la mobilisation, auquel se joindront des syndicats.
