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Le destin méconnu de la Grande Mosquée de Paris, cent ans au cœur de l'Histoire
Nichée au cœur du Quartier latin, la Grande Mosquée de Paris célèbre ses 100 ans. Inaugurée en 1926, en hommage aux soldats musulmans morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale, elle est devenue progressivement un outil géostratégique. L’historien Benjamin Stora revient pour France 24 sur l'histoire de ce lieu incontournable, qui établit un pont entre la France et l'Algérie, mais aussi entre juifs et musulmans. 
La Grande Mosquée de Paris, à Paris, le mercredi 19 octobre 2022. AP - Ludovic Marin

Elle fait partie du patrimoine parisien au même titre que Notre-Dame de Paris. La Grande Mosquée de Paris, nichée au cœur du quartier latin, face au Jardin des plantes, fête ses 100 ans. Inauguré le 15 juillet 1926 par président Gaston Doumergue et le sultan du Maroc Moulay Youssef, l’édifice hispano-mauresque a été érigé en hommage aux musulmans morts pour la France après la Première Guerre mondiale.

Un minaret de 33 mètres, des patios et jardins intérieurs inspirés des palais arabo-andalous, des fontaines et arcades, des zelliges sculptés à la main par des ouvriers marocains venus en 1922... Ce lieu aujourd’hui emblématique est un joyau de l’architecture islamique en France, classé monument historique depuis 1983.

Ce lieu de culte, devenu aujourd’hui haut lieu touristique, a évolué au gré de l’Histoire, comme en témoigne l’ouvrage collaboratif publié à l’occasion de ce centenaire "La Grande Mosquée de Paris, Regards sur 100 ans en 100 événements" (éditions du Cherche Midi). Ce beau livre, dirigé par le recteur Chems-eddine Hafiz, riche en photos et documents d'archives, propose un voyage à travers le temps.

Au fil de son histoire, la Grande Mosquée de Paris s'est imposée comme un véritable enjeu géopolitique pour la France. D'abord utilisée comme un instrument de contrôle des populations musulmanes sous l'Empire colonial, puis pendant la guerre d'Algérie, elle a également joué un rôle souvent ignoré en venant en aide à des Juifs persécutés sous l'Occupation allemande.  

L’historien spécialiste de l’Algérie et de l’histoire coloniale Benjamin Stora*, contributeur de cet ouvrage collectif, a "rencontré" la Grande Mosquée de Paris lors de ses recherches sur l’histoire de l'immigration algérienne en France et les relations entre les communautés juives et musulmanes. Pour France 24, il revient sur cette histoire, parfois méconnue.

 Auteur notamment de "Histoire des relations entre juifs et musulmans", avec A. Meddeb, Ed Albin Michel, 2013.

France 24 - À l'origine, comment a été perçu le projet de construction de la Grande Mosquée par la communauté algérienne ?

Benjamin Stora - Après la Première Guerre mondiale, il y avait très peu de lieux de prière pour les musulmans à Paris. Ce lieu de culte s'est imposé progressivement. Il y a eu une opposition au projet de construction dès 1922, puis lors de son inauguration en 1926 qui coïncide avec la création de l'Étoile nord-africaine (ENA), la première organisation indépendantiste avec notamment Messali Hadj [présenté comme le père du nationalisme algérien, NDLR] .

Pour les premiers indépendantistes algériens, les autorités françaises cherchaient à lutter contre le nationalisme algérien à travers cet édifice. Les ouvriers immigrés algériens en France se méfiaient eux aussi. Ils craignaient d'être récupérés, manipulés, puis ils se sont rapprochés de ce lieu de culte. 

Y avait-il alors une volonté de surveiller la population musulmane ?

Au début, bien évidemment. Entre 1919 et 1939, environ 100 000 travailleurs algériens, essentiellement d'origine kabyle, sont arrivés en France. À ce moment-là, des institutions de surveillance se mettent en place pour surveiller cette population. La Grande Mosquée peut alors être considérée comme un moyen de pouvoir regarder, contrôler les immigrés algériens mais c’était surtout le rôle du Service des affaires indigènes nord-africaines de la Préfecture de police de Paris (Saina) créé en 1925. Il y avait aussi l'Institut franco-musulman, l'hôpital franco-musulman de Bobigny…

À cette époque, la France était une grande puissance musulmane puisque l'empire colonial français s'étendait sur des pays aux populations musulmanes. La France voulait affirmer une politique musulmane française. C’était une première. Avant la Première Guerre mondiale et la volonté d’honorer la participation de milliers de soldats musulmans morts pour la France, il y avait déjà eu des tentatives de mise en place de lieux de connaissance de la pensée musulmane et de l'islam.  Rien de comparable.

Dans l'entre-deux guerres, La Grande Mosquée est un lieu de culte centralisé qui permettait à la France d'avoir de l'influence dans le monde musulman. Elle lui permettait aussi d’afficher une image de tolérance envers le culte musulman. Cette ambivalence se poursuivra pendant la Seconde Guerre mondiale, puis pendant la guerre d’Algérie (1954-1962, NDLR).

Cette surveillance s’est-elle accrue durant la guerre d’Algérie ?

Dans les années 1950, c’est le quadrillage massif, la ghettoïsation spatiale de l'immigration algérienne en France. Les Marocains et les Tunisiens arrivent surtout après 1960. Dans les années 1930, ils sont très peu nombreux par rapport aux Algériens. La dépossession foncière, qui a été radicale en Algérie, a poussé les paysans à quitter le pays. On ne peut pas comprendre l’immigration sans parler de cet aspect fondamental, notamment en Kabylie. Pendant la guerre d'Algérie, il y a une surveillance encore plus forte, encore plus étroite, à travers toute une série d'institutions sociales, caritatives comme le Fonds d'action sociale (FAS), créé en 1958. C’est à la fois pour répondre à une demande sociale car il fallait loger les travailleurs immigrés qui vivaient dans des bidonvilles mais aussi pour les surveiller.

Les musulmans se méfiaient-ils quand ils venaient à La Grande Mosquée ?

La méfiance s'est progressivement atténuée parce que c'était l'un des seuls lieux où les musulmans pouvaient prier. Ils faisaient notamment la prière du vendredi dans des endroits privés comme les cafés-hôtels. Le seul lieu visible, représentatif, c’était la Grande Mosquée de Paris. Progressivement, elle a attiré de plus en plus de fidèles. Mais il aura fallu presque 40 ans pour qu’elle s’installe définitivement dans le paysage.

Sous l’occupation, La Grande Mosquée a caché des juifs et même fourni des faux papiers. Cet épisode est assez méconnu…

J’ai travaillé sur cette question et j'ai été conseiller historique du film "Les Hommes libres" d'Ismaël Ferroukhi avec Tahar Rahim, sorti en 2011. Il racontait l'histoire de La Grande Mosquée de Paris et comment elle avait protégé le chanteur juif Salim Halali (de son vrai prénom Simon) sous l'Occupation.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, les préfets, les magistrats, les policiers ont collaboré au début de l’occupation allemande. Il y a des photos de dignitaires allemands visitant la Grande Mosquée mais ces clichés existent aussi pour toutes les institutions de l’époque. À partir de 1942-1943, surtout après la rafle du Vel d'Hiv, le recteur Si Kaddour Benghabrit a progressivement commencé à délivrer des papiers à des enfants juifs. J'avais ainsi rencontré Philippe Bouvard (journaliste animateur ayant présenté Les Grosses têtes sur RTL, NDLR) dont les parents avaient été sauvés par la Grande Mosquée de Paris. Les enfants de Simone Veil m'avaient parlé aussi de cette histoire de juifs sauvés pendant l'occupation. J’ai recueilli plusieurs témoignages en 2010.  

Pourtant, certains détracteurs parlent de "légende" et contestent cet épisode de l’Histoire.

Je trouve ça dommage qu'il y ait eu des contestations sur cette question-là. Il y a des choses assez irréfutables, des témoignages. C’est impossible à quantifier certes mais cela a bien existé.  Il y a une radicalisation de certaines personnes qui veulent  détruire toute possibilité de relation, de fraternisation entre les deux communautés juive et musulmane. Ils veulent effacer un pan d'histoire. Ça me désole vraiment, cette reconstruction de l’Histoire.

Les juifs et les musulmans ont vécu ensemble 1 500 ans. Ce n’était pas l’enfer, ou le paradis mais le vivre-ensemble a bien existé. Maïmonide [l’une des figures les plus importantes de la pensée juive médiévale, NDLR] écrivait en arabe. Les livres de prières des juifs étaient écrits en arabe. Malheureusement aujourd'hui, on est en train de détruire toute cette histoire. C’est important d'essayer de préserver des lieux de passerelles, de transmission interculturelle.

Chems-eddine Mohamed Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris :

"Cette page est l’une des plus belles de notre histoire, et je la revendique avec autant de fierté que de rigueur.

Les faits attestés existent : une note du ministère des Affaires étrangères de Vichy, datée du 24 septembre 1940, signale déjà que la Mosquée est soupçonnée de délivrer à des juifs des certificats de confession musulmane.

Le destin du chanteur Salim Halali, sauvé par ces certificats, est documenté.

Et je veux nommer l’imam Abdelkader Mesli, qui confectionna, sous l’autorité de Si Kaddour Benghabrit, de faux papiers, fut déporté pour cela et ne livra jamais un nom, même sous la torture.

Voilà des visages, non des légendes."

La Grande Mosquée a toujours été attaquée par la droite et l'extrême droite. Elle a récemment pâti de la brouille diplomatique entre la France et l'Algérie. Pourquoi ?

Dès sa construction, il y a eu des polémiques liées à l'extrême droite. C’était très violent. L'idée d'une Grande Mosquée de Paris n’a pas été facile à accepter. L'Action française de Maurras [mouvement politique français d'extrême droite nationaliste et royaliste, NDLR] voulait empêcher son inauguration. Il y eu des campagnes très violentes de l'extrême droite française, l'hostilité était franche. Aujourd’hui, elle existe et s'est incontestablement installée dans le paysage culturel, architectural et politique français. Mais c'est toujours un lieu de bataille [ le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau avait refusé de se rendre à l'Iftar]. Le recteur Chems-eddine Hafiz est constamment critiqué, attaqué, vilipendé. Les attaques qui le visent [la Grande mosquée de Paris critiquée pour l'accord avec l’Algérie rendant obligatoire la certification halal, NDRL] visent en réalité l'Algérie.

Il y aussi les tensions entre le Maroc et l’Algérie à propos de la Grande Mosquée. On reproche à Alger d’en avoir pris le contrôle. Que répondez-vous ?

C'est vrai que c’est le sultan du Maroc qui a initié le projet. Ensuite, l'Algérie s’est progressivement imposée à la fois par l’effet de sa puissante présence démographique en France et par la résonance de cette guerre d'indépendance, appelée révolution. Lors de l’indépendance en 1962, la Grande Mosquée est passée sous influence algérienne en raison de cette forte présence depuis les années 20. Les Marocains sont arrivés en nombre à partir des années 1960. C’est juste de l’Histoire.