
Les intercepteurs Patriot utilisés par l'Ukraine pour se défendre contre les missiles balistiques russes pourraient être à l'avenir fabriqués directement en Ukraine. AP - Michal Dyjuk
Des missiles intercepteurs Patriot pour l'Ukraine… par l'Ukraine. C'est la promesse faite par Donald Trump en marge du sommet de l'Otan à Ankara en Turquie, mercredi 9 juillet.
"Nous allons vous fournir une licence" pour en fabriquer, a assuré le président américain à son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky. "De cette façon vous ne pourrez pas vous plaindre qu'on ne vous en fournit pas assez", a ajouté Donald Trump.
Où sont les Patriots ?
Le président ukrainien avertit depuis plusieurs semaines que ses stocks de munitions pour les systèmes de défense Patriot s'épuisent, réduisant considérablement sa capacité de défendre les villes ukrainiennes soumises à un feu nourri de missiles balistiques russes.
"Le problème est que contre les missiles de croisière, il y a des systèmes de défense antiaérienne plus traditionnels; contre les drones, les Ukrainiens disposent d'intercepteurs de drones efficaces; mais contre les missiles balistiques, il n'y a pratiquement que les intercepteurs Patriot", résume Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l'université de Glasgow.
La Russie a également "augmenté sa production de missiles balistiques ces dernières années, et sa capacité de production dépasse désormais celle de l'Otan", assure Huseyn Aliyev.
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Conséquence de la pénurie de munitions pour les systèmes Patriot : l'Ukraine n'a pas réussi à intercepter un seul des 23 missiles balistiques lancés par la Russie sur Kiev, lundi 5 juillet. Au moins 22 personnes ont été tuées dans ces frappes sur la capitale ukrainienne.
Si l'Ukraine peine à mettre la main sur de nouveaux intercepteurs Patriot, c'est essentiellement parce que les autres pays qui lui en fournissent – essentiellement en Europe – peinent eux aussi à en avoir suffisamment.
"Il y a une compétition internationale pour des stocks limités", assure Justin Bronk, chargé de recherche au Royal United Services Institute (RUSI) de Londres. Face à la menace grandissante des missiles balistiques chinois, le Japon et la Corée du Sud en demandent toujours plus, les pays du Moyen-Orient ont besoin de remplir leurs stocks épuisés par la guerre au Moyen-Orient et les bombardements iraniens, expliquent les experts interrogés par France 24.
Quant aux pays européens, "ils attendent des livraisons d'intercepteurs pour reconstituer aussi les stocks qu'ils ont fournis à l'Ukraine et pour les augmenter", précise Justin Bronk. L'Allemagne a investi plusieurs milliards de dollars pour financer une usine de construction d'intercepteurs Patriot sur son sol.
Parcours d'obstacles
Mais avec la promesse de Donald Trump, tout est bien qui finit bien pour l'Ukraine ? Pas si vite. Ce n'est que le début de ce qui risque d'être un très long processus. Tout d'abord, "la déclaration du président américain ne vaut pas licence en elle-même. Il faut déjà compter au moins six mois à un an de paperasserie bureaucratique et politique car les systèmes Patriot sont des technologies sous contrôle étroit pour l'exportation", affirme Timur Kadyshev, spécialiste des missiles et du contrôle des armements à l'Institut de recherche pour la paix et la politique de sécurité de l'Université de Hambourg.
Ce n'est qu'au bout de ce processus que Lockheed Martin, fabricant principal des systèmes de défense Patriot, pourra donner son accord pour l'octroi de la licence à l'Ukraine.
Ensuite, Donald Trump n'a pas précisé de quel type d'intercepteurs il s'agissait. "Actuellement les deux principaux sont les PAC-2 GEM-T et les PAC-3", souligne Justin Bronk. Ils servent tous les deux à se protéger des menaces venues du ciel, et l'Ukraine a eu recours aux deux modèles pour se défendre.
Mais, leur raison d'être est différente. "Le PAC-2 GEM-T est un système de défense antiaérienne qui permet principalement de viser des hélicoptères, des avions ou encore des missiles de croisière. Le PAC-3, plus récent, a été spécialement conçu pour intercepter les missiles balistiques", détaille Timur Kadyshev.
Ce qui ne veut pas dire qu'à défaut d'autre chose, l'Ukraine ne peut pas se servir de la version plus ancienne pour se défendre contre les missiles balistiques russes. Mais la précision sera bien moindre. "Avec un intercepteur PAC-3, la chance d'arrêter un missile balistique russe est d'environ 30 à 50 %, et généralement on en utilise deux pour maximiser l'efficacité. Avec un PAC-2 GEM-T, la chance d'intercepter un tir russe descend sous les 10 %", détaille Timur Kadyshev.
Volodymyr Zelensky espère donc probablement pouvoir construire des PAC-3 sur son sol. Ce qui est loin d'être gagné. En dehors des États-Unis, seul le Japon en produit localement.
Un investissement à long terme
Si l'Ukraine décroche le jackpot PAC-3, ce n'est que le début d'une histoire qui peut encore durer des années. "En Europe, l'Allemagne a obtenu le droit de fabriquer des PAC-2 GEM-T en 2022, et prévoit que les premiers intercepteurs sortiront de l'usine en 2027. Et encore, l'Allemagne est un pays qui n'est pas sous la pression militaire constante de la Russie", souligne Justin Bronk.
Il y aura en outre pour l'Ukraine des défis spécifiques. À commencer par la construction de l'usine de fabrication. "Ce n'est pas un petit site industriel, et il deviendra immédiatement une cible prioritaire pour les bombardements russes. L'Ukraine sera probablement obligée d'établir les différentes unités de la chaîne de production à plusieurs endroits afin de rendre la tâche plus difficile pour la Russie", estime Huseyn Aliyev.
Kiev devra ensuite faire la queue pour les différents composants nécessaires. "Lockheed Martin ne fait pas tout. L'Ukraine devra signer des contrats avec tous les sous-traitants qui fabriquent des éléments de l'intercepteur", souligne Justin Bronk.
Certains composants seront probablement plus difficiles à obtenir que d'autres. "Ainsi, il existe actuellement des problèmes d'approvisionnement pour l'autodirecteur radar [autrement dit la tête chercheuse, NDLR]", détaille Timur Kadyshev.
L'Ukraine ne peut pas être certaine de se retrouver en haut de la liste de clients à livrer pour ces têtes chercheuses. Ce sont des problèmes à la fois économiques - qui paie le plus - et politiques, d'après les experts interrogés.
Kiev ne devrait ainsi pas être capable de livrer son premier intercepteur "made in Ukraine" avant plusieurs années. "On peut légitimement se demander quel est l'intérêt pour une guerre où le besoin se fait sentir immédiatement", reconnaît Huseyn Aliyev.
Pour Timur Kadyshev, il s'agit plutôt "d'un investissement à long terme qui permettrait à l'Ukraine de se doter d'une force de dissuasion" contre d'éventuelles velléités de la Russie de repartir à l'offensive si d'ici là la guerre a pris fin.
Cela permettrait aussi à Kiev de se rendre plus utile à l'Europe occidentale car, si ce sont bien des PAC-3 qui sortent un jour d'une telle usine, "l'Ukraine disposerait de la seule ligne de production sur le continent d'une technologie très demandée", ajoute l'expert.
Encore faut-il tenir face à l'intensité des bombardements russes actuels. "Il n'y a malheureusement pas de solution miracle pour l'instant", reconnaît Huseyn Aliyev. Une option évoquée par les experts interrogés par France 24 serait d'intensifier les attaques contre les sources des bombardements, que ce soit les usines de fabrication de missiles balistiques ou les plateformes de lancement. La meilleure défense est-elle l'attaque ?
