
Le F-35 est devenu un outil diplomatique pour les États-Unis, alors que Donald Trump prévoit de vendre certains de ces avions de combat à la Turquie malgré une interdiction du Congrès. Getty Images via AFP - ANDREW HARNIK
Recep Tayyip Erdogan et la Turquie méritent-ils les F-35, fleurons de l’aviation militaire américaine ? Donald Trump semble penser que oui… sept ans après avoir assuré que non. Le président américain a confirmé mardi 7 juillet, lors de son arrivée à Ankara pour le sommet du G7, qu’il comptait lever l’interdiction de vendre ces avions de chasse à la Turquie.
"Pourquoi ne le ferions-nous pas ? Nous entretenons de meilleures relations avec la Turquie, et la Turquie a été, à bien des égards, bien plus loyale que d’autres pays", a affirmé Donald Trump peu après avoir été accueilli sur le tarmac par le président turc. C’est le premier déplacement officiel d’un président américain en Turquie depuis 11 ans.
Promesses de Trump contre menaces russes
"Nous ne voulons pas sanctionner des amis", a ajouté le président américain. De quoi remplir d’aise son homologue turc, qui s’est empressé de préciser "avoir reçu la promesse d’un contrat pour cinq F-35 et Donald Trump tient toujours ses promesses".
Mais les promesses sont une chose, et la loi américaine en est une autre. En 2019, le Congrès américain a adopté un texte interdisant aux États-Unis de vendre des F-35 à la Turquie pour des raisons de sécurité nationale.
Le nœud du problème s’appelait alors S-400. Il s’agit de systèmes de défense antiaérienne acquis par la Turquie auprès de Moscou. Hors de question pour les Américains de fournir leur avion militaire le plus perfectionné à un pays qui utilise par ailleurs un dispositif russe. "Un système comme le S-400 nécessite l’intervention régulière de spécialistes russes en Turquie, ce qui entraîne un risque de collecte d’information sur les F-35 s’ils se trouvent à proximité", explique Patrick Nicchiarelli, spécialiste des questions d’aviation militaire à l’International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
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En 2019, les États-Unis n’avaient aucune envie qu’un éventuel transfert d’informations vers Moscou permette à la Russie d’améliorer ses propres défenses antiaériennes contre les capacités du F-35.
Ce risque a-t-il disparu en 2026 ? Absolument pas. Recep Tayyip Erdogan tient plus que jamais à ses précieux S-400, qui ont toujours "représenté un signal de mécontentement adressé à l’Occident", souligne Toni Alaranta, spécialiste de la Turquie à l’Institut finlandais des affaires internationales (FIIA). Pour cet expert, le pouvoir turc avait peu goûté la réaction américaine, jugée trop timide, à la suite de la tentative ratée de coup d’État de 2016. Surtout, il tenait à protester contre le soutien logistique apporté à l’époque par Washington aux forces kurdes en Syrie.
"C’est aussi une question de fierté nationale turque. Ankara veut faire savoir à Washington que la Turquie n’est pas un pays qui peut se faire intimider par les Américains sur le choix de ses systèmes de défense", ajoute Andrew Gawthorpe, spécialiste de la politique étrangère américaine à l’université de Leyde aux Pays-Bas.
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Récompenser la loyauté d’Erdogan
La loi américaine de 2019 demeure donc toujours d’actualité. D’autant plus dans le contexte des relations russo-occidentales qui n’en finissent plus de s’envenimer à la faveur de la guerre en Ukraine. "Le Congrès américain ne semble pas, pour l’instant, enclin à revenir sur cette interdiction, rendant la promesse de Donald Trump très incertaine", constate Toni Alaranta.
Le président américain semble cependant très déterminé. Il a même précisé que Marco Rubio, son secrétaire d’État, et Scott Bessent, son secrétaire au Trésor, travaillent déjà à lever cette sanction, car "il est temps de le faire". Une des pistes envisagées par l’administration Trump pour satisfaire tout le monde "serait que la Turquie promette d’envoyer ses systèmes S-400 vers un pays tiers", note Andrew Gawthorpe.
Pourquoi Donald Trump tient-il tant à revenir sur sa propre décision de 2019 ? D’abord "parce qu’en réalité, il n’était déjà pas un fervent partisan de cette interdiction à l’époque. Il avait cédé aux pressions de conseillers", souligne Andrew Gawthorpe. Mais en 2026, plus question pour Donald Trump de supporter qu’on remette ses choix en cause.
Et le président américain "veut vraiment faire plaisir à un dirigeant qu’il admire et qu’il considère comme l’un des plus loyaux envers lui", souligne Jack Clayton, spécialiste de la politique étrangère américaine associé à l’université de Cambridge.
Nul doute que Recep Tayyip Erdogan serait ravi de pouvoir ajouter des F-35 à son arsenal. D’abord parce que cette interdiction est vécue en Turquie comme une sorte d’injustice puisque "le pays a participé à la conception du F-35 dès 2002", souligne Toni Alaranta.
Disposer de F-35 permettrait aussi à Ankara de rétablir une sorte d’équilibre régional. "La Turquie avait pris du retard par rapport à certains pays de la région, comme la Grèce, censée obtenir des F-35 dès 2030", souligne Dimitar Bechev, spécialiste des Balkans et de la Turquie à l’université d’Oxford. Ce déséquilibre militaire déplaît fortement à la Turquie, qui considère la Grèce comme un rival en mer Méditerranée et au sujet du statut de Chypre.
Nouveau camouflet infligé à Netanyahu
Pour le président turc, obtenir le droit d’acheter ces avions de combat reviendrait aussi à franchir une étape diplomatique avec les États-Unis. "Washington utilise un peu les F-35 comme la Chine les pandas. En proposant ses F-35, les États-Unis font savoir qu’ils considèrent leur interlocuteur comme un pays allié", explique Patrick Nicchiarelli.
Donald Trump ne veut pas simplement faire plaisir à un "ami". Il veut s’acheter le soutien d’une "Turquie – deuxième plus importante armée de l’Otan en termes d’effectifs – qui apparaît de plus en plus comme la puissance qui compte dans la région, avec l’Iran militairement affaibli et la Syrie toujours instable", résume Patrick Nicchiarelli.
Aux yeux du président américain, "la région a besoin de leaders forts pour retrouver un peu de stabilité et Recep Tayyip Erdogan incarne cette image", souligne Toni Alaranta. Même si pour les opposants au président turc, cette "force" s’exprime surtout au travers d’une dérive de plus en plus autoritaire du pouvoir.
C’est enfin pour Donald Trump une "manière d’infliger un nouveau camouflet à son allié historique dans la région : Israël", assure Jack Clayton. Ce n’est pas un hasard si le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a mis en garde contre la tentation de lever l’interdiction de vendre des F-35 à la Turquie.
Israël détient des F-35 alors que la Turquie n’en a pas encore, ce qui assure à l’État hébreu un avantage en termes de projection de puissance sur ce rival régional, souligne Dimitar Bechev. "Si la Turquie en achète, cela permettrait de rétablir un certain équilibre", confirme l’expert.
Avant la guerre en Iran, Donald Trump n’aurait probablement pas pris le risque de froisser son allié israélien, confirment les experts interrogés. Mais les désaccords à répétition entre le président américain et Benjamin Netanyahu ont ébranlé leur relation. Et en remettant la question des F-35 sur le tapis, Donald Trump est aussi en train de dire au Premier ministre israélien qu’il peut très bien se laisser séduire par un autre "homme fort" dans la région.
