
Des partisans du Guide iranien Ali Khamenei, tué dans une frappe aérienne, se rassemblent sur la place de la Grande Mosalla, à Téhéran, le 5 juillet 2026. © Tahar Hani, France 24
"Je resterai fort pour cet étendard jusqu'à ma mort. Je crois en la République islamique d'Iran et je rejoindrai l'armée de la justice… pour l'unité du peuple et de l'État. Ô Iran, ô Iran… Zulfiqar [nom de l’épée du calife Ali, NDLR]."
Ces paroles, extraites d'une chanson mêlant références religieuses et patriotisme, résonnent en boucle dans les haut-parleurs installés dans plusieurs rues de Téhéran. Elles donnent le la aux cérémonies d'hommage rendues au Guide suprême Ali Khamenei, organisées du 2 au 9 juillet, date à laquelle l’ayatollah doit être inhumé à Machhad, dans le nord-est du pays, sa ville natale.
Ali Khamenei, qui dirigeait l'Iran depuis 1989, a été tué le 28 février lors des bombardements israélo-américains qui ont marqué le début d'une nouvelle guerre au Moyen-Orient. À l'occasion de ses funérailles, des centaines de milliers d'Iraniens venus de toutes les provinces du pays ainsi que de l'Irak voisin, ont convergé vers Téhéran pour lui rendre un dernier hommage.
"Une immense tristesse s'est abattue sur l'Iran"
C'est par exemple le cas de Khadijeh Didari, 48 ans, rencontrée sous l'une des tentes dressées le long de l'avenue menant à la Grande Mosalla de l'imam Khomeini, le site religieux et politique où se déroulent les funérailles.
La quadragénaire distribue aux passants des photographies du "Guide tombé en martyr", selon ses propres termes. Elle explique vouloir transmettre à ceux qui affluent vers le lieu de recueillement "la force et le courage nécessaires pour affronter les jours à venir".
"Il m'est difficile de parler de ce sujet", confie-t-elle. "Nous attendions cette journée de deuil depuis quatre mois. Nous vivions dans un contexte de guerre et nous n'avions pas eu le temps d'organiser ces funérailles."

Très émue, elle poursuit : "Le jour où ils ont bombardé le quartier général du Guide, nous avons énormément pleuré. Nous nous sommes immédiatement rendus sur son lieu de résidence, avant de nous rassembler sur la place Azadi. Une immense tristesse s'est abattue sur l'Iran", témoigne-t-elle. "Malgré cela, nous avons levé les mains vers le ciel et nous lui avons promis de poursuivre son chemin. Nous lui avons renouvelé notre allégeance."
Selon elle, dans les heures qui ont suivi sa mort, il n'était pas question de céder au découragement. "Ce n'était pas le moment de montrer notre faiblesse".

Khadijeh Didari estime qu’Ali Khamenei est "une légende" qui "n'a pas d'équivalent dans le monde" et considère que sa mort a provoqué "une nouvelle révolution" en Iran. Selon elle, "de nombreux Iraniens qui s'opposaient auparavant au Guide sont revenus sur le droit chemin" et "la vérité, plus éclatante que le soleil, a démontré que notre Guide avait raison".
Interrogée sur son attachement personnel au dirigeant disparu, elle répond sans hésiter : "J’aurais voulu mourir à sa place. Moi, mes enfants et toute ma famille". Son sentiment est partagé par les nombreuses personnes présentes à la Grande Mosalla.
"Ni compromis ni reddition"
Comme Khadijeh Didari, ils sont des milliers de partisans à avoir investi depuis le début des commémorations jeudi matin les grandes places et les principaux carrefours de la capitale.
Malgré des températures particulièrement élevées, des Iraniens, souvent en famille et accompagnés de jeunes enfants, vivent au rythme de chants religieux et patriotiques exaltant l'Iran et ses dirigeants, au premier rang desquels Ali Khamenei et son fils, le nouveau Guide iranien, Motaba Khamenei.

Sur la vaste avenue Beheshti, des centaines de tentes ont été installées par la municipalité de Téhéran avec le concours d'associations caritatives. Sur place, les partisans au Guide se voient offrir de quoi se restaurer.
Les esplanades de la Grande Mosalla sont elles aussi noires de monde. Le site a été divisé en deux espaces distincts, l'un réservé aux femmes, l'autre aux hommes, séparés par une cloison érigée pour canaliser la circulation des partisans de l’ayatollah.
Ce mur, long d'environ 200 mètres et haut de près de quatre mètres, a rapidement été recouvert d'inscriptions. Les participants y rédigent des messages de condoléances et des témoignages de fidélité à la République islamique, ainsi que des slogans hostiles à Israël et aux États-Unis.

Parmi les inscriptions relevées figurent notamment : "Nous répondons à ton appel, ô Khomeini. Nous répondons à ton appel, ô Hussein. Khamenei est l'histoire vivante du monde" ; "Ô notre Guide martyr, où que tu sois, tu te souviendras de nous" ; ou encore : "Ô Maître du Temps [une référence à l'imam Mahdi, attendu par les chiites NDLR], nous aimions ton représentant sur terre."
D'autres messages revêtent un caractère vengeur. On peut ainsi lire : "Malédiction sur ceux qui ont normalisé leurs relations [avec Israël]. La bombe nucléaire est notre droit le plus naturel et incontestable. Ni compromis ni reddition : notre revendication est de venger le sang du Guide."
"La flamme qui éclairait notre chemin"
Non loin du dôme de la Grande Mosalla où trois cercueils enveloppés dans des drapeaux iraniens, dont celui du défunt Guide, ont été installés sur une plateforme surélevée, Saïd Sadeghian Marnani, 36 ans, est venu assister aux cérémonies. Il a quitté Ispahan, dans le centre de l'Iran, dans la nuit de vendredi à samedi, et parcouru près de 450 kilomètres en voiture avec deux amis afin de rendre un dernier hommage à celui qu'il appelle son "cher Guide".
"C'est l'amour que nous portons à notre Guide qui nous a conduits jusqu'ici", confie-t-il. "Je n'avais jamais eu la chance de le voir de près lorsqu'il était en vie. Aujourd'hui, lorsque je me suis approché de sa dépouille, j'ai ressenti une immense tristesse."
Interrogé sur ce que représentait Ali Khamenei à ses yeux, il répond : "Il était un grand dirigeant pour la nation iranienne, la flamme qui éclairait notre chemin. Je pense qu'il a été injustement critiqué, alors qu'il incarnait la voix de la vérité, non seulement en Iran, mais aussi au Liban, au Yémen, en Syrie et en Palestine."

Questionné sur les manifestants iraniens tués lors des manifestations contre la vie chère et le pouvoir qui ont précédé la guerre américano-israélienne, Saïd Sadeghian Marnani rejette toute responsabilité de l'ancien Guide.
"Au contraire, il traitait les manifestants avec bienveillance ", affirme-t-il, alors que dans son dernier bilan publié fin février, l'organisation Human Rights Activists in Iran (Hrana) confirmait la mort de 6 488 manifestants lors de la campagne de répression menée par les services de sécurité du régime.
Saïd Sadeghian Marnani est également venu pour exprimer son soutien "total" à Mojtaba Khamenei. Selon lui, le nouveau leader iranien "saura relever les défis comme son père l'a fait avant lui".
Il ajoute : "Il n'a pas accédé à cette fonction parce qu'il est le fils d'Ali Khamenei, mais parce qu'il y est parvenu de manière légitime. Nous respectons la loi."
Depuis sa nomination en mars, Mojtaba Khamenei n'est toujours pas apparu en public et ne s'exprime que par des communiqués qui lui sont attribués par les médias d’État.
"Le martyre n'est pas la mort"
Près de lui, Nasser Shahramad, 27 ans, employé dans une entreprise automobile iranienne, peine à retenir ses larmes. Il est venu seul pour rendre hommage à "un dirigeant qui fut un grand homme et qui, tout au long de sa vie, a suivi le chemin de la vérité".
"Nous croyions en lui, mais ils l'ont tué", dit-il, avant d’évoquer le bombardement meurtrier de l'école iranienne de Minab, qui a tué plus d'une centaine d'enfants au premier jour de la guerre au Moyen-Orient fin février.
"Avez-vous vu les massacres commis par les Américains dans cette école ? Ils ont tué des dizaines d'enfants du primaire ainsi que dix-huit enseignantes. Ils ont également largué deux bombes atomiques sur le Japon. Ils ont tué des enfants et des femmes, et le monde entier est témoin de ces massacres. À l'inverse, l'Iran n'a commis aucun massacre", affirme-t-il.

Il met également en cause les médias internationaux, qu'il accuse d'avoir trompé une partie de l'opinion iranienne. Selon lui, ces médias sont "sous le contrôle" d'Israël et des États-Unis, ennemis de la République islamique.
Afin de permettre le bon déroulement des cérémonies et la procession funèbre prévue lundi, toutes les activités commerciales et éducatives ont été suspendues dans la capitale. Les écoles, les administrations publiques ainsi que les principaux marchés, dont le grand bazar de Téhéran, ont fermé leurs portes.
Avant de quitter la Grande Mosalla, Khadijeh Didari dit que "la vie se trouve dans le martyre. Le martyre n'est pas la mort, mais le commencement d'une nouvelle vie ". La martyrologie occupe une place centrale dans l’islam chiite.
Avant de conclure par ces mots aux accents millénaristes : "L'Iran sera fort et l'Iran l'emportera. Nous sommes convaincus que l'étendard de notre pays sera transmis par le Guide Mojtaba Khamenei à l'imam Mahdi, actuellement occulté, qui triomphera finalement du mal et de tous nos ennemis."
