
Le gazoduc transsaharien vise à connecter deux puissances gazières qui concentrent à elles seules plus de la moitié de la production et des réserves de gaz naturel d’Afrique : l’Algérie et le Nigeria. © AFP
Maintes fois enterré, il a refait surface à la faveur du récent réchauffement des relations entre le Niger et l’Algérie. Le gazoduc transsaharien (TSGP), projet pharaonique reliant le Nigeria, le Niger et l'Algérie, a connu début avril une évolution décisive avec le lancement de la phase travaux du tronçon algérien, dans le désert de la wilaya d'Adrar.
Long de plus de 4 000 kilomètres, ce pipeline doit permettre de transporter les énormes réserves de gaz naturel du Nigeria à travers le Niger et l'Algérie afin de les exporter vers les marchés européens, par l’Italie et l'Espagne, via les profondeurs de la Méditerranée.
"Ce projet est loin d’être neuf mais il connaît aujourd’hui une nette accélération", note Brahim Oumansour, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "L’Algérie et le Niger ont choisi de mettre de côté leurs différends pour faire primer l’intérêt commun, dans un contexte géopolitique qui leur est favorable."
Retard à l’allumage
Envisagé depuis les années 1980, le projet a connu un long et sinueux chemin, relégué durant de longues années dans les tiroirs des ministères et des bureaux d'études. Un accord pour "définir le projet" avait d'abord été conclu en 2009 pour une mise en service en 2015. Après plusieurs années de retard, celui-ci avait été relancé en 2022 avec la signature d’un mémorandum d’entente à Alger.
"Les études de faisabilité de ce projet gigantesque et la question du financement ont pris beaucoup de temps", souligne le politologue algérien Hasni Abidi. "Il fallait trouver un montage financier entre les trois sociétés partenaires [Sonatrach pour l’Algérie, la NNPC pour le Nigeria et la Sonidep pour le Niger, NDLR], sachant que Niamey n’avait pas les moyens nécessaires pour la construction", poursuit l’expert.
Le projet a également pâti de tensions diplomatiques, avec le coup d’État au Niger de 2023, qui a jeté un sérieux coup de froid entre Niamey et ses partenaires.
Mi-février, le président Abdelmadjid Tebboune et le général Abdourahamane Tiani ont scellé leur réconciliation, lors d’une visite officielle du dirigeant nigérien à Alger. L’occasion de remettre cet ambitieux projet sur les rails, dont l’intérêt s’est encore accru depuis la guerre au Moyen-Orient et la destruction d’une partie des infrastructures énergétiques dans les pays du Golfe.
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Corridor entre deux géants africains du gaz
Le gazoduc transsaharien vise à connecter deux puissances gazières qui concentrent à elles seules plus de la moitié de la production et des réserves de gaz naturel d’Afrique : l’Algérie, premier producteur, et le Nigeria, troisième producteur, assis sur la plus grande réserve inexploitée du continent (6 000 milliards de mètres cubes, l’équivalent d’un quart des réserves du Qatar).
"C’est un projet très ambitieux, de nature à redessiner la carte du commerce énergétique régional", souligne Hasni Abidi.
Surnommé le "projet du siècle" sur le continent du fait de sa longueur de 4 128 kilomètres, le pipeline part de la ville de Warri, dans la région du delta du Niger, et se termine à Hassi R'Mel, dans le nord du Sahara algérien.
Sur la carte, il se présente comme un tracé quasi vertical comportant 1 000 kilomètres au Nigeria, 840 kilomètres au Niger et 2 300 kilomètres en Algérie.
Sur la totalité du projet, 1 800 kilomètres sont encore à construire : 100 kilomètres sur le territoire nigérian, 700 kilomètres au Niger et 1 000 kilomètres sur le sol algérien.
Les travaux sur la partie algérienne ont été officiellement lancés le 4 juin lors d’une cérémonie dans la région d’Aoulef, en Algérie, en présence des ministres de l’Énergie des trois pays. La réalisation du tronçon nigérien devrait quant à elle commencer début 2027, selon le ministre du Pétrole du Niger.

Manne financière et géostratégique
Le gazoduc transsaharien a pour objectif de transporter environ 30 milliards de mètres cubes de gaz par an du Nigeria vers l'Europe, via l’Algérie et ses gazoducs existants Transmed, vers l'Italie, et Medgaz, vers l’Espagne.
Ce volume représente environ 11 % du total des importations annuelles dans l’UE (270 milliards de mètres cubes en 2025).
D'autres quantités devraient être liquéfiées dans les raffineries d'Arzew et de Skikda en Algérie, avant d'être exportées vers l'Europe par bateau sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL).
"L’Algérie souhaite renforcer son statut de partenaire énergétique fiable pour l’Europe mais ses capacités sont limitées. Le partenariat avec le Nigeria devrait permettre d'accroître les volumes pour répondre à la demande européenne", analyse le chercheur Brahim Oumansour.
Le Niger, pays parmi les plus pauvres d’Afrique, compte de son côté capitaliser sur les droits de transit de ce gaz et attirer de nouveaux investissements dans les infrastructures et l'énergie, pourvoyeurs d’emplois.
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Obstacles et limites
Si le projet semble désormais sur la bonne voie, plusieurs obstacles pourraient à nouveau mettre à mal l’ambitieux calendrier qui prévoit désormais une mise en service en 2029.
Estimé à environ 13 milliards de dollars lors de son lancement en 2009, le coût de construction a depuis augmenté pour atteindre, selon certains experts du secteur de l’énergie, environ 20 milliards de dollars. En cause : la hausse des prix des matières premières et la difficulté du relief, la majeure partie du tracé traversant un désert aride où il est difficile de creuser des conduites en raison de l’abondance de sable et de la sécheresse du sol. Les pays participant à la construction de ce projet n’ont pour l’heure pas communiqué sur son budget réel.
La participation de banques africaines et internationales, en soutien aux investissements algériens et nigérians, a été évoquée, mais aucune confirmation n'a été donnée à ce stade.
La sécurisation du pipeline suscite également des inquiétudes, car il traversera des zones où opèrent des groupes armés et des réseaux de contrebande transfrontaliers, notamment dans le nord du Nigeria et au Niger.
Concurrence marocaine
Enfin, un autre grand projet gazier pourrait faire de l’ombre au pipeline transsaharien : le gazoduc Afrique Atlantique, piloté par le Maroc, grand rival régional de l’Algérie. Un projet de 6 000 kilomètres incluant 13 pays, reliant le Nigeria au Maroc avec le même objectif : exporter le gaz nigérian vers les marchés européens.
En 2025, une structure dédiée a été mise en place pour en étudier la faisabilité et collecter les fonds nécessaires, évalués à 25 milliards de dollars.

"Ces deux projets sont bien sûr concurrents puisqu’ils visent le même client", analyse Brahim Oumansour. "Mais l’Algérie conserve une longueur d’avance, car le projet transsaharien est plus avancé. Le projet marocain repose principalement sur la construction de structures offshore, plus complexes, et un nombre bien plus grand de partenaires."
Ces projets rivaux pourraient-ils tous deux, à terme, tirer leur épingle du jeu sur le marché européen ? En théorie oui, au vu des importants besoins de l’UE, qui a tourné le dos à la Russie depuis la guerre à grande échelle en Ukraine et fortement accentué ses achats de gaz norvégien et américain. La fermeture du détroit d'Ormuz a par ailleurs renforcé la volonté politique d'accentuer les partenariats énergétiques de proximité via l’Afrique.
Néanmoins, la volatilité des prix de l’énergie demeure un facteur de risque important pour la viabilité de ces grands projets, rappelle Hasni Abidi.
"Il s’agit d’investissements colossaux sur les moyen et long termes. Le prix du gaz a beaucoup augmenté mais il pourrait aussi redescendre, si l’Iran intègre le marché gazier par exemple ou que la guerre en Ukraine se termine. Aujourd’hui, la demande est là. Mais la réussite financière de tels projets ne peut être garantie à l’avance."
