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Avec le Mondial 2026, un gigantisme au prix du climat
Organisée pour la première fois dans trois pays simultanément - aux États-Unis, au Mexique, et au Canada, avec un nombre record d'équipes - la Coupe du monde de foot 2026 s'annonce comme la plus polluante de l'Histoire. Une sombre perspective alors même que la compétition pourrait être touchée de plein fouet par le dérèglement climatique. Explications.
Le SoFi Stadium, à Inglewood, en Californie, qui sera utilisé lors de la Coupe du monde de football 2026 à partir du 12 juin 2026. © Scott Strazzante, Getty Images via AFP

Trois pays, 16 stades, 48 équipes, 104 matches. À partir du 11 juin, des centaines de milliers de personnes rempliront les stades de Vancouver, Toronto, New York, Boston, Los Angeles, ou encore Mexico et Guadalajara à l'occasion de la Coupe du monde 2026 de football. Une édition de tous les superlatifs, étalée sur plus de 4 000 km. Mais on connaît déjà le revers de la médaille : ce sera aussi la plus polluante de l'Histoire.

"Nous nous souvenons des nombreuses critiques pour la Coupe du monde au Qatar, en 2022, avec ses stades climatisés en plein désert. Cette nouvelle édition sera en réalité bien plus désastreuse pour la planète", tranche sans détour Freddie Daley, chercheur à l'université de Sussex au Royaume-Uni et membre du réseau "Cool Down, the sport for climate action", qui œuvre à adapter le monde sportif à la réalité du dérèglement climatique.

La raison est double. D'abord, c'est la première fois que la compétition se tient dans trois pays organisateurs - les États-Unis, le Mexique et le Canada, et dans 16 villes hôtes. Tout au long de la compétition, les équipes et les supporters attendus vont donc parcourir d'énormes distances. Et ils seront plus nombreux que jamais puisque le nombre d'équipes est passé de 32 à 48.

Au total, cette Coupe du monde devrait ainsi générer 9 millions de tonnes de CO2 dont 7,7 millions uniquement pour les transports, selon une étude de l'organisation britannique indépendante Scientists for Global Responsibility, dont Freddy Daley fait partie. "C'est plus du double des éditions précédentes et l'équivalent de ce qu'émettent certains petits pays sur une année entière", note-t-il. À titre de comparaison, l'édition 2022 au Qatar avait produit environ 4 millions de tonnes de CO2. Les JO 2024 à Paris, eux, environ 1,75 million de tonnes.

Jusqu'à 6 tonnes de CO2 pour un supporter français

Il faut dire que chaque supporter qui voudrait suivre son équipe du début à la fin de la compétition doit se préparer à un long "roadtrip" américain. Par exemple, un supporter français devra d'abord se rendre à New York pour un premier match contre le Sénégal, puis à Philadelphie, pour voir les Bleus contre l'Irak et ensuite à Boston, pour un Norvège-France. Et si l'équipe passe la première phase de poules, il faudra continuer à se déplacer entre ces trois villes en ajoutant un potentiel voyage au Texas pour la demi-finale.

"Plusieurs solutions se présentent pour se déplacer. La plus écologique serait de privilégier le train. Malheureusement, les États-Unis ne sont pas connus pour l'efficacité de leurs lignes ferroviaires et les prix ont grimpé en flèche à l'approche de la compétition", note le chercheur. "Sinon, il peut opter pour la voiture. Mais, vu les distances, les trajets seront longs et fatigants. Le plus simple restera donc de prendre l'avion."

Ainsi, note-t-il, dans un scénario où la France accède à la finale, un seul supporter français pourrait générer jusqu'à 6 tonnes de CO2, trois fois plus que ce qui est préconisé dans le cadre des Accords de Paris pour une seule année.

"Et encore, la France est l'un des pays les plus chanceux avec une majorité de matches concentrés plus ou moins au même endroit sur la côte est", insiste-t-il.

Pour un Britannique, le voyage serait encore plus compliqué jusqu'à une potentielle finale de son équipe. Le roadtrip des Three Lions aurait de quoi donner le tournis. La phase de poules l'emmènera à Dallas, Boston et New York. Puis, si l'Angleterre poursuit son chemin, ce sera ensuite direction Atlanta, Mexico City, Miami, Atlanta et retour à New York. Au total, il pourrait parcourir 23 600 km… Autant dire que la voiture ne paraît pas une option.

"Mais en aucun cas il ne faut blâmer les supporters qui vont accepter de se déplacer", insiste Freddie Daley. "La seule responsabilité revient à la Fifa qui, en choisissant ce format, oblige le public à opter pour le transport le plus polluant qui soit."

"La Fifa ne fait même plus semblant"

Pourtant, la Fifa affiche depuis plusieurs années des ambitions écologiques. Dès la COP26 à Glasgow, son président Gianni Infantino avait assuré sa "détermination" à lutter contre le réchauffement climatique", et s'était engagé à "mesurer, réduire et compenser" les émissions liées à ses Coupes du monde. Elle promet par ailleurs de diviser par deux ses émissions de CO2 d'ici 2030 et d'atteindre la neutralité carbone en 2040.

Dans un long communiqué, elle reconnaît ainsi sans peine que "la gestion des émissions liées aux vols reste l'un des défis les plus complexes en matière de développement durable pour les organisateurs d'événements". Mais elle se défend en soulignant n'avoir fait le choix de n'utiliser que des stades déjà existants.

Sur son site Internet, elle détaille par ailleurs toute une stratégie environnementale où elle prévoit de réduire le gaspillage alimentaire, de privilégier les technologies propres et de promouvoir les transports publics, mais sans fixer d'objectifs précis.

À quelques jours du lancement de la compétition, quelques avancées sont à souligner. À Houston, par exemple, le comité d'organisation de la Coupe du monde 2026 s'est engagé à alimenter les principaux sites officiels du tournoi avec de l'électricité 100 % renouvelable. À Atlanta, le Mercedes-Benz Stadium fonctionne quant à lui dorénavant à l'énergie renouvelable et compte plus de 4 000 panneaux solaires installés sur ses toits. "Mais ces efforts affichés sont une goutte d'eau par rapport à l'ensemble de leur politique néfaste pour le climat", note Freddie Daley. "Nous sommes dans un exemple typique de greenwashing."

"Et ces derniers temps, il semble même que la Fifa ne fait même plus vraiment semblant", poursuit-il, évoquant par exemple son accord de partenariat signé en 2024 avec Aramco, géant saoudien de l'énergie, responsable à lui seul de plus de 4 % des émissions de CO2 de la planète.

Coups de chaud sur les matches ?

Mais le réchauffement climatique pourrait venir se rappeler aux organisateurs. Dans une étude publiée mi-mai, le World Weather Attribution (WWA), un réseau scientifique international chargé d’évaluer l’influence du réchauffement climatique dans certains phénomènes météorologiques, alerte qu'environ un quart des matches (26 rencontres sur 104 en tout) pourrait se tenir dans des conditions de chaleur et d’humidité extrême. Dont la finale, à New York.

Dans les stades dans lesquels ces matches seront disputés, les températures pourraient dépasser les 26 °C au thermomètre-globe mouillé («WBGT» ou «wet-bulb globe temperature»), un indicateur qui permet d’évaluer la capacité du corps à se refroidir face aux effets de la température, de l’humidité et du rayonnement solaire. Une température de l'air apparemment modérée peut en effet, combinée à l'humidité, devenir insupportable, voire mortelle.

À partir de 28 °C WBGT, équivalent à environ 38 °C par forte chaleur sèche ou 30 °C par forte humidité, la Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels (FIFPRO) considère qu’il est dangereux de laisser les joueurs courir sur le terrain et préconise de reporter les matchs.

Or, selon les chercheurs du WWA, 26 matches se joueront probablement dans des conditions équivalentes ou supérieures à 26°C WBGT, et environ cinq pourraient se dérouler à 28 °C ou plus.

"Il existe donc un vrai risque. Avec cette chaleur, on pourrait s'attendre à voir des matches reportés, des joueurs refuser d'entrer sur le terrain ou ne pouvant pas donner le meilleur d'eux-mêmes, voire dans le pire des cas, des joueurs ou du public souffrant de coups de chaud", alerte Freddie Daley.

"Rien que cela devrait alerter la Fifa et lui faire réaliser que même le monde du football n'est pas au-dessus du dérèglement climatique", insiste-t-il. "Mais qu'il s'agisse d'être victime ou responsable du problème, elle ne le prend juste pas en considération."

Alors au moment où le coup d'envoi de l'édition 2026 approche, le chercheur préfère regarder plus loin et se focaliser sur les prochains tournois. En 2030, le Mondial a été attribué au Maroc, à l'Espagne et au Portugal avec trois matches d'ouverture en Argentine, Uruguay et Paraguay, soit de l'autre côté de l'Atlantique. Puis en 2034, c'est l'Arabie saoudite qui devrait accueillir la compétition… "D'ici là, on peut encore inverser la tendance. Des mesures peuvent être prises pour enfin adapter la compétition à la réalité du dérèglement climatique. C'est aujourd'hui la responsabilité de la Fifa", termine-t-il.

Pour le moment, en terme de transport et de chaleur, la Fifa semble pourtant fermement décidée à ignorer la réalité du dérèglement climatique pour au moins la décennie qui vient.