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"TechXit" : pourquoi Peter Thiel mise sur l’Argentine de Javier Milei
Le controversé patron de Palantir, Peter Thiel, va temporairement élire domicile en Argentine, ont appris plusieurs médias. Pour ce libertarien de droite autoproclamé, l’expérience économique radicale de Javier Milei convient davantage que le modèle trumpien aux États-Unis. Un déménagement qui en dit long, aussi, sur les priorités de ces barons de la tech.
Peter Thiel, le sulfureux et libertarien de droite fondateur de Palantir, prévoit un "domicile bis" dans l'Argentine de Javier Milei REUTERS - Matias Baglietto

Il a acheté une maison dans l’un des quartiers les plus cossus de Buenos Aires, s’est distingué lors d‘un tournoi d’échecs dans la capitale argentine et a rencontré plusieurs ministres depuis avril. Peter Thiel, très controversé milliardaire et fondateur de Palantir, a même été reçu avec les honneurs par le président Javier Milei, comme le rapportent plusieurs médias depuis le 28 avril.

"C’était un anarcho-capitaliste rencontrant un autre anarcho-capitaliste", s’est vanté Javier Milei. Visiblement très enthousiaste au sujet de l’intérêt du fondateur du géant américain du big data pour l’Argentine. Juan Pablo Carreira, le directeur de la communication digitale du président, a ajouté que Peter Thiel "était déjà plus argentin" que l’opposition de gauche.

Un paradis "anarcho-capitaliste"

Car Peter Thiel ne semble pas vouloir faire de Buenos Aires un simple lieu de villégiature. Ce richissime patron de la tech, dont la fortune est estimée à plus de 30 milliards de dollars, compte s’installer temporairement en Argentine avec sa famille, ont affirmé le New York Times et le Financial Times. Il a même déjà inscrit ses enfants dans des écoles locales.

C’est un changement de décor majeur pour l’entrepreneur star de la Silicon Valley, qui partageait sa vie jusqu’à présent entre Los Angeles et Miami. Une nouvelle adresse qui peut surprendre. Peter Thiel, grand pourfendeur de la culture "woke" – terme inventé pour dénigrer les politiques progressistes – et libertarien autoproclamé, n’a-t-il pas trouvé le président rêvé en la personne de Donald Trump ?

Surtout que ce dernier a choisi pour vice-président J. D. Vance, "un politicien étroitement lié à Peter Thiel, qui est même parfois présenté comme son porte-parole au sein de l’administration Trump", explique Marc Tuters, spécialiste des sous-cultures radicales sur Internet à l’université d’Amsterdam, qui a écrit sur la pensée politique de Peter Thiel.

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"TechXit" : pourquoi Peter Thiel mise sur l’Argentine de Javier Milei
© France 24
45:05

Mais un J. D. Vance et quelques sorties anti-woke de Donald Trump ne suffisent pas à faire le bonheur de Peter Thiel. Surtout que la Californie s’apprête à voter en novembre l’instauration d’un nouvel impôt sur les super-riches. La mesure a déjà été critiquée par plusieurs patrons de la Silicon Valley, mais pour Peter Thiel c’est un motif de rupture. En tant que libertarien de droite, "il est viscéralement opposé à toute taxation de sa fortune, ce qui serait à ses yeux du vol pur et simple", souligne Matt Barlow, spécialiste de politique économique internationale et de l’Argentine à l’université de Glasgow.

Et c’est là que l’autre "anarcho-capitaliste" entre en scène. "Ce terme est juste un autre mot pour désigner un libertarien de droite", souligne Matt Barlow, qui a écrit sur les contours de l’anarcho-capitalisme de Javier Milei.

Un "joli coup politique" pour Javier Milei

Lors de son accession au pouvoir en Argentine en 2023, Javier Milei avait souvent été réduit dans les médias à une image de "Trump bis" pour l’Amérique latine. Il existe certes "des similitudes dans le recours à un simulacre de machisme et à une exaltation de l’image d’homme fort chez les deux dirigeants", reconnaît Anthony Burton, chercheur au département des études sur les médias de l’université d’Amsterdam, qui a travaillé sur le pouvoir des techno-élites.

Mais le dirigeant argentin a une colonne vertébrale idéologique beaucoup plus Thiel-compatible. "Le recours aux droits de douane par Donald Trump, par exemple, est une mesure qui ne correspond pas à la vision du monde partagée par Peter Thiel et Javier Milei", assure Marc Tuters. Pour cet expert, les deux hommes "partagent un même engagement envers une sorte de philosophie de l’État comme coquille vide qui laisserait le marché agir à sa guise et sans entrave".

Le président américain voit tout à travers le prisme de l’"America First". Là encore, Peter Thiel et Javier Milei "ont une vision beaucoup plus globale, et veulent que leur idéologie se répande dans le monde entier", assure Matt Barlow. Le multimilliardaire américain semble donc avoir trouvé pour l’instant des cieux fiscalement et idéologiquement plus cléments en Argentine.

Pour Javier Milei, "c’est un joli coup politique et son gouvernement a présenté le fait d’attirer un investisseur du calibre de Peter Thiel comme un véritable vote de confiance pour les politiques radicales de réformes menées en Argentine", assure Matt Barlow.

En présentant l’arrivée de Peter Thiel comme une victoire du "mileiïsme" économique, le président argentin peut aussi balayer sous le tapis les inégalités qui se creusent en Argentine. La destruction systématique des filets de sécurité sociale qui pouvaient exister a fragilisé un peu plus les populations les moins favorisées et la dérégulation du marché du travail a vu le taux de chômage progresser fortement.

Mais rien ne vaut un Peter Thiel qui s’installe à Buenos Aires ? Sauf s’il pouvait y en avoir plusieurs. Elon Musk a vanté à plusieurs reprises la politique de coupe à la tronçonneuse dans les dépenses publiques du président argentin. D’autres patrons de la Silicon Valley pourraient être tentés de suivre l’exemple de Peter Thiel.

Javier Milei a d’ailleurs profité de l’attention médiatique suscitée par cette affaire pour rappeler que son gouvernement travaillait sur un programme d’obtention de la citoyenneté argentine pour les riches investisseurs étrangers.  

Quand la démocratie libérale ne suffit plus aux barons de la tech

Mais pour les experts interrogés, Peter Thiel devrait être un cas à part plutôt que le début d’une longue liste de multimilliardaires tentés par l’Argentine. En effet, à l’heure de l’IA triomphante, "la plupart des patrons de la Silicon Valley qui pourraient être tentés par l’expérience argentine ont besoin d’être sur le terrain nord-américain", assure Anthony Burton. Parmi les barons de la tech, "Peter Thiel est l’un de ceux qui a le moins d’intérêts dans l’IA", assure cet expert.

Palantir travaille certes avec de l’IA pour exploiter ses données, mais contrairement à Meta, Google, xAI, OpenAI ou encore Microsoft, la société n’est pas engagée dans une course aux modèles de langage.

Peter Thiel est aussi un habitué de ce que le New York Times appelle les "plans B" de lieux de résidence. Il a obtenu la nationalité néo-zélandaise au début des années 2010 et a fait une demande en 2022 pour un passeport maltais.

"Il existe un mouvement au sein des multimilliardaires qui disent vouloir se préparer à une sorte d’apocalypse environnementale en s’achetant des bouts d’îles, comme Mark Zuckerberg à Hawaï, et en se construisant des bunkers. Mais il y a souvent des motivations beaucoup plus terre à terre", note Anthony Burton.

Pour cet expert, la tentation argentine de Peter Thiel prouve qu’au final, "il ne s’agit pas tant de fuir une société qui ne convient plus que d’échapper aux structures sociales et fiscales de la démocratie libérale contemporaine. Elles ne sont pas suffisamment malléables pour que ces puissants puissent accumuler toujours plus de capital et de pouvoir, sans contrainte."