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Donbass : quand des frappes ukrainiennes viennent alimenter la machine à propagande russe
Moscou invoque depuis près d’une semaine des frappes ukrainiennes controversées dans la région de Louhansk pour justifier des bombardements massifs contre Kiev. La Russie affirme que l’Ukraine a causé une tragédie en frappant un dortoir d’étudiants, tuant plus de 20 personnes. Si cette version est contestée par Kiev, la machine à propagande russe bat son plein. 
Moscou a invité des journalistes sur les lieux d'un dortoir étudiant dans la région de Louhansk qui aurait été détruit, le 22 mai 2026, par des frappes ukrainiennes, causant la mort de 21 jeunes. © AP Photo/Pavel Bednyakov

Les bombardements massifs sur Kiev, dans la nuit de dimanche 24 à lundi 25 mai, l’appel aux diplomates étrangers à quitter la capitale ukrainienne lancé ensuite par la Russie, et la promesse de frapper encore plus fort les principaux centres militaires ukrainiens constituent, selon Moscou, une réponse à des frappes ukrainiennes dans la région de Louhansk, dans la partie du Donbass occupée par la Russie.

Les bombardements ukrainiens visant la ville de Starobilsk (Starobelsk en russe) ont été qualifiés de "goutte qui fait déborder le vase" par le ministère russe de la Défense. Moscou affirme que ces frappes, intervenues dans la nuit de jeudi 21 à vendredi 22 mai, ont touché de plein fouet un dortoir étudiant de l’université pédagogique de Louhansk, tuant 21 jeunes.

"Toute vérification indépendante est impossible"

L’Ukraine conteste cette version en assurant avoir visé un centre de commandement de Rubicon, l’unité d’élite russe de drones de combat. "Les forces armées ukrainiennes ont frappé des infrastructures militaires et des bâtiments utilisés à des fins militaires, dans le strict respect des normes de droit international", a souligné l’état-major ukrainien.

"Tout ce que l'on peut affirmer est qu'il y a effectivement eu un bombardement ukrainien très important dans la région de Starobilsk, et les images postées en ligne semblent démontrer qu’un bâtiment, présenté par les Russes comme le dortoir en question, a été fortement endommagé", résume Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie et de la guerre en Ukraine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

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Donbass : quand des frappes ukrainiennes viennent alimenter la machine à propagande russe
© France 24
02:56

Il y a de nombreuses questions actuellement sans réponse concernant le bombardement ukrainien. Est-ce qu’il visait un site militaire ou un site civil abritant ce que Kiev pensait être des installations militaires ? Le bâtiment a-t-il été directement touché, où les dommages ont-il été causés par des impacts indirects ?

"Il se peut que l’Ukraine ait disposé de renseignements erronés", reconnaît Ryhor Nizhnikau, chercheur spécialiste de l’Ukraine à l'Institut finlandais des affaires internationales. "Il est possible qu’une base de l’unité Rubicon se trouve dans cette région, mais aucune preuve formelle n’a été à ce jour apportée pour le confirmer", ajoute Will Kingston-Cox.

Surtout, "toute vérification indépendante des faits reste impossible dans la partie occupée par la Russie du Donbass", souligne cet expert.

Réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU

Comprendre ce qui s’est passé à Starobilsk apparaît pourtant d’autant plus nécessaire que Moscou a mis en branle la grosse artillerie médiatique pour exploiter ce que les autorités russes présentent comme une tragédie humaine.

Le ministère russe de la Défense a publié une liste des 21 victimes présumées mortes dans ce bombardement, précisant qu’elles ont toutes entre 18 et 21 ans.

Les autorités locales ont également invité des journalistes étrangers à se rendre sur place pour constater l’ampleur des dégâts. Des Russes, exhibant les photos des victimes présumées, les attendaient pour raconter les vies "fauchées" par les drones ukrainiens.

La Russie a même convoqué une session d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, vendredi 22 mai, pour évoquer cet "horrible acte terroriste" contre des "enfants" russes.

La commissaire russe aux droits humains, Yana Lantratova, a affirmé que les Ukrainiens avaient attendu que les "jeunes" fuient le bâtiment pour les frapper "encore et encore", sans en apporter la moindre preuve.

Les chaînes officielles de télévision ont également multiplié les émissions sur cette tragédie affirmant tour à tour que l’Ukraine, à l’instar des nazis, visait les plus faibles, puis suggérant que les cibles n’étaient pas choisies par les "marionnettes" en poste à Kiev, mais par les Elon Musk, Peter Thiel et Alex Karp - le PDG du géant américain Palantir - de ce monde.

Menacer l'Europe à travers l’Ukraine

"Cette rhétorique de l’Ukraine qui n’est rien d’autre qu’un État terroriste dirigé par des néo-nazis sert essentiellement à prétendre que c’est Kiev qui ne veut pas de la paix alors que la Russie ne ferait que défendre les siens", note Stephen Hall, spécialiste de la Russie à l’université de Bath. "C’est la continuation du récit poussé par Moscou depuis des années selon lequel les autorités ukrainiennes s’en prennent à la population russophone dans le Donbass. Le même argumentaire avait été utilisé par Moscou en 2022 pour justifier l’invasion à grande échelle de l’Ukraine", précise Ivan U. Klyszcz, spécialiste de la Russie au Centre of Defence and Security de Tallinn, en Estonie.

Pour les experts interrogés, "s’il s’agit réellement d’une erreur ukrainienne, elle arrive au pire moment pour Kiev", assure Ryhor Nizhnikau. En effet, ces frappes interviennent alors que l’armée russe peine sur le front, tandis qu’une certaine lassitude, voire des critiques contre la guerre, se font entendre en Russie. Et ce n’est pas un hasard si Moscou a évoqué la "goutte qui fait déborder le vase". Car "les influenceurs russes pro-guerre avancent depuis quelque temps l’idée que si la Russie peine à gagner, c'est parce qu'elle se retient, se montrant trop clémente avec l’Ukraine. Ce bombardement à Starobilsk peut servir de prétexte aux autorités pour affirmer qu’elles vont passer à la vitesse supérieure. Alors que l'on sait très bien que l’armée russe ne s’est jamais retenue de bombarder des cibles militaires comme des infrastructures civiles", explique Stephen Hall.

Au-delà de l’Ukraine, la Russie vise aussi l'Europe avec cette hyper-médiatisation des frappes ukrainiennes. Les accusations portées par Moscou devant le Conseil de sécurité des Nations unies permettent également de mettre en cause l’aide européenne "qui serait utilisée par l’armée ukrainienne de manière irresponsable", explique Will Kingston-Cox.

En suggérant que l’Ukraine tue des jeunes civils grâce au soutien militaire européen, Moscou "fait comprendre que la Russie considère les pays européens comme des cibles encore plus légitimes" souligne Ryhor Nizhnikau. Selon lui, c'est une manière de mettre la pression sur ces pays "dont l’opinion publique est déjà plutôt tiède à l’égard du soutien à l’Ukraine", estime-t-il.