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Détroit d'Ormuz : l'Iran peut-il imposer un droit de passage pour les câbles Internet ?
Téhéran a l’intention d’exiger des opérateurs de câbles sous-marins qui passent par le détroit d’Ormuz de payer une sorte de droit de passage, d’après les médias iraniens. Potentiellement, une nouvelle manière d’exploiter son contrôle sur ce passage maritime critique dans la guerre au Moyen-Orient.
L'Iran lorgnerait sur les câbles Internet sous-marins qui passent par le détroit d'Ormuz pour, potentiellement, demander un "droit de passage" à ceux qui les exploitent. Photo d'illustration. Getty Images - imaginima

En surface et bientôt sous la mer ? L'Iran s’imagine étendre son contrôle sur le détroit d'Ormuz en imposant une taxe aux opérateurs des câbles internet sous-marin qui traversent ce passage, a affirmé l’agence de presse officielle iranienne Fars News, lundi 18 mai.

Après la mise en place d’un système de péage pour les cargos qui veulent passer par le détroit, les autorités iraniennes entendent profiter du "trésor" qui gît "au fond du détroit d'Ormuz", précise Fars News.

"Au moins sept câbles" passent par le détroit d'Ormuz

L’agence de presse fait miroiter des centaines de millions de dollars en “redevances” que pourraient payer les géants américains de la Tech - comme Google, Meta ou Microsoft - pour avoir le droit de continuer à faire transiter leurs données par ces infrastructures essentielles pour l’Internet.

Détroit d'Ormuz : l'Iran peut-il imposer un droit de passage pour les câbles Internet ?
L'agence de presse iranienne Fars a annoncé, lundi 18 mai, l'adoption d'une taxe que devront verser les grandes entreprises technologiques pour "le passage des câbles dans la région". © Capture France 24

L’Iran serait aussi le seul acteur à avoir le droit de s’occuper de la maintenance de ces câbles ou de superviser ceux qui le font. Enfin, les groupes qui exploitent ces câbles - des sociétés privées du Moyen-Orient comme Gulf Bridge International, tout comme le géant américain Google et l'entreprise française Orange - seraient obligés d’obtenir “l’approbation du gouvernement iranien" pour pouvoir continuer à les gérer, assure Fars News.

"Cela faisait un certain temps qu'on s’attendait à ce que l'Iran lance des provocations dans le domaine sous-marin. On y est", souligne Christian Bueger, spécialiste des questions de sécurité maritime à l'université de Copenhague.

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Détroit d'Ormuz : l'Iran peut-il imposer un droit de passage pour les câbles Internet ?
La Semaine de l'Eco © France 24
39:05

Concrètement, ces menaces iraniennes concernent "au moins sept câbles sous-marins", affirme The Guardian. Il en existe d’autres, mais qui ne sont pas encore en activité, d’après les cartes existantes des infrastructures Internet mondiales.

L'Iran assure avoir le droit d'exiger une "redevance" car "il n'y a pas un centimètre d’eau qui relève de la haute mer", affirme Fars News, l'endroit le plus étroit du détroit mesurant 21 milles marins, soit environ 33 kilomètres. 

C’est pour le moins discutable, assurent plusieurs experts interrogés par France 24. Certes, les eaux territoriales des pays des deux côtés du canal - l’Iran et Oman - recouvrent chacune 12 milles. Il n’y a donc effectivement pas de zone qui échappe à la souveraineté maritime de ces deux États.

Mais d’une part, sur l’ensemble des câbles qui passent par le détroit, "il n’y en a que deux - les câbles Gulf Bridge International et Falcon - qui se situent dans les eaux territoriales iraniennes", assure Jonas Franken, spécialiste des infrastructures numériques critiques en mer au département de Sciences et technologies pour la paix et la sécurité de l’université de Darmstadt.

La bourse ou le câble coupé ?

D'autre part, il "existe des incertitudes dans le droit international [la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, NDLR] que l'Iran semble chercher à exploiter. La situation spécifique des détroits n'est pas claire, ni les obligations des États ou devoir de maintenance sur les câbles qui passent dans leurs eaux", souligne Christian Bueger.

Ce flou ne joue cependant pas forcément en faveur de Téhéran. "La base légale [des revendications iraniennes] est faible car le principe est que tous les États conservent la liberté d'installer et entretenir des câbles sous-marins. L'Iran ne peut donc pas arbitrairement restreindre ce droit", estime Basil Germond, spécialiste des questions de sécurité internationale et maritime à l'Université de Lancaster.

Le droit international n'a pas empêché l'Iran d’instaurer un blocus de facto sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, donc "il faut plutôt se demander si un tel dispositif est facile à mettre en place et crédible", assure Basil Germond.

En effet, si Téhéran décide d’exiger un droit de passage numérique à Google ou Orange, qu’est-ce qui empêche ces géants de ne pas payer ? "Téhéran ne peut pas techniquement mesurer le flux des données qui passent. Donc, c'est tout ou rien et le contrôle iranien repose sur les perturbations physiques" au bon fonctionnement des câbles, explique Basil Germond.

Les précédents en mer Baltique ont démontré que les câbles sous-marins étaient souvent mal protégés contre les accidents ou les actes de sabotage.

De quoi donner des idées à l’Iran en cas de non-paiement de cette "redevance" par l'un des exploitants d'un câble ? Dans le cas des opérateurs américains - comme les géants de la Tech -, ils n’auraient de toute façon pas le droit de payer en raison des sanctions américaines qui visent l'Iran, rappellent les experts interrogés.

Opérations risquées

Mais couper un câble dans le détroit d’Ormuz n’est pas la même chose qu’en mer Baltique. "Le sol sous-marin à cet endroit est sablonneux et boueux. Ce sont des conditions idéales pour un enfouissement des câbles", souligne Jonas Franken. Aucune donnée officielle n'existe sur les mesures de protection prises par les opérateurs pour chaque câble sous-marin, mais il ne serait pas étonnant que dans une région aussi géopolitiquement volatile, ces infrastructures critiques soient enfouies à plusieurs mètres, ajoute Jonas Franken.

Dans cette hypothèse, endommager ces câbles reste certes possible mais cela demanderait du temps et de l’organisation. Les navires chargés de s’en occuper seraient ainsi "plus faciles à repérer et pourraient être pris pour cibles notamment par les Américains", assure Jonas Franken. Le quotidien britannique The Guardian évoque même des "missions suicide" pour ce type d’opération.

Le jeu en vaut-il la chandelle pour le régime iranien ? Les câbles concernés fournissent de l’Internet à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar essentiellement. L'Europe ou les États-Unis ne devraient pas être affectés. Autrement dit, menacer de couper ces câbles ne serait pas de "nature à fortement impressionner le président américain Donald Trump", juge Christian Bueger.

Le risque serait cependant de déstabiliser encore un peu plus la région. Sauf que "dans le cas des infrastructures Internet, il y a de la redondance, et les pays concernés peuvent se rabattre sur les relais terrestres pour minimiser l'impact de câbles sous-marins endommagés", assure Christian Bueger

"Ce n’est cependant réalisable que dans une certaine mesure et pas pour tout le trafic perdu. Un tel reroutage serait donc susceptible d’entraîner des pics de congestion et une dégradation des performances, comme un ralentissement d'Internet”, nuance Basil Germond.

La menace d’entraîner les câbles sous-marins - et par extension les géants de la Tech - dans la guerre au Moyen-Orient soulève de nombreuses interrogations sur sa faisabilité et son impact. À quel point est-ce réalisable et quel en serait réellement l’impact ? Mais cela prouve que Téhéran "n'est pas à court de cartes à jouer. Notamment dans le domaine de la guerre asymétrique qui se révèle être l’unique mais plutôt efficace moyen de résister aux États-Unis", conclut Basil Germond.