
La cérémonie chamanique organisée le 17 septembre au musée de l'Homme à Paris en présence des restes des six Amérindiens. © JC Domenech, Muséum national d'histoire naturelle
Cent-trente-quatre ans après leur mort, le rapatriement vers la Guyane des dépouilles de six Amérindiens conservées au Muséum national d'histoire naturelle à Paris a été acté par le Sénat, lundi 18 mai. Une première étape importante pour l'association Moliko Alet+Po, qui mène une campagne pour la restitution de ces victimes des conditions indignes des "zoos humains", exhibitions affreuses d'être humains lors du temps de l'Empire colonial.
Soutenue par le gouvernement, cette restitution prend la forme d'une proposition de loi transpartisane des sénateurs Catherine Morin-Desailly (centriste), Max Brisson (Les Républicains) et Pierre Ouzoulias (Parti communiste), adoptée à l'unanimité dans l'émotion.
Un cadre dérogatoire requis
Ces restitutions répondent à la demande de l'association Moliko Alet+Po, qui veut offrir des funérailles et une sépulture sur le sol guyanais à ces Amérindiens issus des peuples Kali'nas et Arawaks. Elles concernent six dépouilles et huit moulages de parties du corps des défunts.
Corinne Toka-Devilliers, fondatrice de l'association et descendante directe de Moliko, jeune fille âgée de 12 ans en 1892 lorsqu'elle est exhibée dans les "zoos humains", est derrière l'effort pour obtenir reconnaissance et réparation des traitements subis par les Amérindiens depuis 2018.
À l'heure actuelle, un rapatriement des dépouilles est impossible en raison du principe d'inaliénabilité des collections publiques. Plusieurs lois ont été votées récemment pour fixer un cadre dérogatoire à ce principe, mais elles ne concernaient paradoxalement que les demandes d'États étrangers, sans couvrir les restes humains originaires du territoire national. La démarche du Sénat, avec cette loi dite "d'espèce", est donc inédite.

L'histoire de ces autochtones est pourtant dramatique : recrutés sur de fausses promesses en Amérique du Sud, ils furent exhibés vivants dans des "zoos humains" au Jardin d'Acclimatation à Paris en 1892, et ne survécurent pas à l'hiver en raison de leurs conditions d'hébergement ignobles. Ces hommes et ces femmes faisaient partie d'un groupe de 33 Amérindiens kali'nas et arawaks qui ont embarqué au début de l'année 1892 pour l'Europe depuis Paramaribo, capitale de la Guyane hollandaise, aujourd'hui Suriname.
Leurs dépouilles furent ensuite exhumées à des fins anthropologiques à la fin du XIXe siècle. Elles ne sortiront jamais, depuis lors, des collections publiques.
Un travail de mémoire
En septembre 2024, plusieurs Amérindiens kali'nas se sont rendus au Muséum national d'histoire naturelle en provenance de Guyane et du Suriname pour rendre hommage aux six kali'nas dont les dépouilles sont entreposées au musée de l'Homme en dansant et en chantant en tenue traditionnelle. Ils y avaient notament réclamé le rapatriement des six victimes de ces expositions d'humains, marquant une accélération de cette campagne.
"Nous parlons d'hommes et de femmes, d'êtres humains arrachés à leur terre, à leur peuple, à leur dignité", s'est émue Catherine Morin-Desailly au moment de soumettre au vote sa proposition de loi, devant une délégation guyanaise.
"Ce ne sont pas seulement des restes humains qui retournent vers la Guyane, ce sont des voix longtemps étouffées qui retrouvent leurs terres, leurs fleuves, leurs forêts, leur ciel", a-t-elle ajouté, saluant "un geste de justice" et "d'humanité".
Max Brisson a, lui, souligné "l'impérieuse nécessité de prendre conscience de la déshumanisation qui a présidé à la constitution de certaines de nos collections", lors d'une séance très solennelle au Sénat, où plusieurs parlementaires ont fait part de leur "honte" face à ces humiliations.
Catherine Pégard, a salué l'adoption de ce texte qui ne pouvait plus "attendre", selon elle. Elle s'est aussi dite favorable à l'élaboration d'une loi-cadre pour "faciliter ces restitutions de restes humains en outre-mer" et répondre aux futures demandes.
Le texte doit désormais être approuvé par l'Assemblée nationale, dernière étape avant la mise en place de ces restitutions très attendues. Le calendrier d'examen reste encore inconnu à ce stade.
Avec AFP
