
Un jeune homme fume du "Kush", une drogue de synthèse, dans une planque à Freetown, en Sierra Leone, le 29 avril 2024 © Misper Apawu, AP
Autrefois simple zone de transit pour le trafic de drogues illicites reliant l'Amérique latine à l'Europe, l'Afrique de l'Ouest est devenue l'un des principaux consommateurs de médicaments à base d'opioïdes. Ghana, Sierra Leone, Sénégal, Nigeria et Côte d’Ivoire sont désormais confrontés aux ravages liés à l’explosion de la consommation de ces puissants analgésiques causant des milliers de morts et mettant à rude épreuve des systèmes de santé déjà fragiles.
Selon les estimations, près de 30 % de la population d'Afrique de l'Ouest s'administre du tramadol et 11 % de la codéine, faisant de ces opioïdes sur ordonnance parmi les substances les plus consommées de la région.
État d'urgence national face à la toxicomanie
Autre mélange d'opioïdes particulièrement dangereux : le "Kush". Une drogue de synthèse dont certaines formules contiennent des cannabinoïdes neuf fois plus puissantes que le THC, et dans d'autres des opioïdes de synthèse tels que les nitazènes, beaucoup plus puissants que le fentanyl.
L'ampleur de cette crise est telle qu'en 2024, les dirigeants de la Sierra Leone et du Liberia ont déclaré l'état d'urgence national face à la toxicomanie. Au Ghana, l'Agence nationale de sécurité du médicament (FDA) a signalé une hausse de la consommation abusive de tapentadol, un opioïde surnommée localement "Red".
Comme partout dans le monde, les causes de ce phénomène sont à chercher du côté de la pauvreté, du chômage et du dysfonctionnement des institutions étatiques. Une jeunesse particulièrement vulnérable se tourne alors vers la drogue.
Au Libéria, des spécialistes évoquent aussi la forte prévalence des traumatismes psychologiques liés à la guerre civile qui a ravagé le pays dans les années 1990.
Plusieurs enquêtes ont montré que les produits qui circulent en Afrique de l'Ouest proviennent d'Inde. Le pays asiatique a exporté plus de 1 400 lots de tapentadol, pour une valeur proche de 130 millions de dollars, vers différents États de la région, dont le Ghana, la Sierra Leone, le Bénin, le Sénégal et le Nigeria.
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Un manque de contrôle en Inde
Premier producteur mondial de médicaments génériques et "pharmacie du monde" autoproclamée, l'Inde a été à plusieurs reprises accusée d'inonder l'Afrique de l'Ouest d'opioïdes illicites.
Une enquête de la BBC publiée en février 2025 s'est penchée sur Aveo Pharmaceuticals, une entreprise basée à Mumbai qui fabriquait le "Tafrodol", un mélange particulièrement addictif et dangereux de tapentadol - un analgésique opioïde - et de carisoprodol, un relaxant musculaire. Ce produit est interdit dans le monde entier, y compris en Inde et au Ghana, principal point d'entrée de ces cargaisons. Pourtant, il a été exporté en quantités considérables par Aveo Pharmaceuticals en exploitant des failles réglementaires.
À la suite de cette enquête, les autorités indiennes ont fini par saisir les stocks d'Aveo et ont suspendu la production de cette drogue. Mais une nouvelle investigation publiée en avril 2026 montre que l'exportation de ces opioïdes, notamment de tapentadol, n'a pas cessée. Dans cette enquête, l'ONG Bellingcat et le média indépendant indien Newslaundry révèlent même que ce trafic est en forte augmentation.
Des entreprises indiennes auraient ainsi vendu plus de 320 millions de comprimés vers l'Afrique de l'Ouest. La valeur de ces exportations est passée d'environ 27 millions de dollars entre 2020 et 2022 à près de 130 millions de dollars entre 2023 et 2025.
L'enquête révèle que plus de 80 % de ces exportations ont été envoyées en Sierra Leone et au Ghana, deux pays disposant de ports stratégiques, permettant ensuite d'acheminer ces substances vers les pays voisins, en les dissimulant dans des cargaisons ou des colis.
Les comprimés exportés contenaient des doses de 200 milligrammes ou plus - des concentrations interdites en Inde. La FDA indienne affirme d'ailleurs n'avoir délivré aucune autorisation d'importation de tapentadol, quel qu'en soit le dosage.
Pour Dinesh Thakur, lanceur d'alerte indien et co-auteur de "Truth Pill : The Myth of Drug Regulation in India" (2022), le problème réside principalement dans des lacunes réglementaires et un manque de coordination entre les États.
"Comment un fabricant peut-il produire et exporter ces opioïdes sans véritable contrôle réglementaire ?", interroge-t-il. Le problème est que le gendarme indien du médicament n'intervient que si le produit est commercialisé sur le marché indien, ce qui n'est pas le cas pour la plupart de ces opioïdes. Quant à ceux qui sont classés en Inde comme médicaments délivrés sous ordonnance, une autorisation du Bureau indien des stupéfiants est théoriquement nécessaire, mais "l'efficacité réelle de ce contrôle reste floue".
Des entreprises indiennes qui s'enrichissent
Depuis 2023, plus de 60 fournisseurs indiens auraient tiré profit des exportations de tapentadol vers l'Afrique de l'Ouest, révèle une enquête approfondie du média indépendant Newslaundry. Or, seules deux entreprises ont été autorisées par la FDA indienne à fabriquer du tapentadol destiné à l'exportation.
L'enquête cite aussi le nom de trois entreprises - Syncom Formulations, Puizer Pharmaceuticals et Twin Impex - qui domineraient le marché.
Nelson Aghogho Evaborhene, doctorant nigérian à l'université de Roskilde au Danemark, explique que seule une coopération renforcée entre l'Inde et les pays ouest-africains permettra d'enrayer cette crise. "Nous avons besoin de politiques transnationales plus efficaces, d'un meilleur contrôle des frontières, d'une réglementation plus stricte et d'une plus grande responsabilisation de tous les acteurs concernés", recommande-t-il.
Pour Dinesh Thakur, les pays importateurs doivent renforcer leurs propres mécanismes de vérification.
Des frontières ouest-africaines difficiles à contrôler
Nelson Aghogho Evaborhene indique que l'explosion de la consommation d'opioïdes remonte à une dizaine d'années et que les flux sont extrêmement difficiles à contenir. "Les contrôles aux frontières sont censés empêcher l'entrée de ces produits, mais ils sont régulièrement contournés", explique-t-il. "En Afrique de l'Ouest, les frontières sont souvent très poreuses. Il peut parfois simplement s'agir d'un pont ou d'une clôture peu surveillée."
Il estime néanmoins que l'Agence nationale nigériane pour le contrôle des aliments et des médicaments a fait de gros efforts pour endiguer le problème, mais qu'elle a besoin du soutien des douanes et des pays voisins.
Autre difficulté, l'absence de systèmes fiables de collecte de données sur la consommation de drogue. "Beaucoup de personnes dépendantes de ces substances ne se rendent pas à l'hôpital, et certains établissements de santé ne disposent toujours pas de systèmes numériques [de collecte de données]. Il est donc très difficile d'évaluer précisément l'ampleur du phénomène", regrette-t-il.
Cet article a été adapté depuis l'anglais. Retrouvez la version originale ici.
