logo

Vers une guerre de l'eau ? Les pays du Golfe à haut risque après les menaces de l'Iran
L'Iran a annoncé dimanche qu'il riposterait si Donald Trump venait à mettre à exécution ses menaces de détruire les centrales thermiques iraniennes. Dans la ligne de mire de Téhéran : les infrastructures énergétiques, ainsi que les usines de dessalement de l'eau dans le golfe Persique. Si ces secteurs vitaux venaient à être ciblés, cela serait une escalade majeure dans la guerre au Moyen-Orient.
Une usine de dessalement d'eau à Ras al-Khair, dans l'est de l'Arabie saoudite, le 30 mars 2023. © Fayez Nureldine, AFP archives

Après un ultimatum de deux jours donné à Téhéran ce week-end, Donald Trump a finalement annoncé, lundi 23 mars, reporter "de cinq jours" les frappes américaines sur des centrales électriques et des infrastructures énergétiques en Iran. Le tempo du président américain importe peu en l'état, tant la riposte iranienne s'annonce brutale si la menace des États-Unis se concrétise.

Téhéran a répliqué à Washington sans attendre, dimanche : si Donald Trump met sa menace à exécution, l'Iran frappera des infrastructures clés du golfe Persique. Dans sa ligne de mire, les infrastructures "énergétiques", ainsi que celles "de dessalement d'eau", a déclaré le porte-parole de Khatam al-Anbiya, le commandement opérationnel de l'armée iranienne, dans un communiqué. La guerre au Moyen-Orient pourrait rapidement prendre une autre dimension en cas de frappes sur ces secteurs vitaux pour près de 100 millions d'habitants.

  • Les vitales usines de dessalement de l'eau, cibles potentielles

Dans le golfe Persique, l'une des régions les plus arides au monde, la disponibilité de l'eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale, selon la Banque mondiale. Une situation qui est principalement due aux très faibles précipitations annuelles, au fait que les pays possèdent peu de lacs et de rivières et qu'ils ne disposent que de maigres ressources en sources d'eau douce naturelles.

Dans ce contexte, la transformation de l'eau est un enjeu crucial depuis plusieurs décennies pour les pays qui bordent le Golfe. C'est là qu'interviennent les usines de désalinisation, au rôle vital à la fois pour l'économie et pour la consommation d'eau potable des habitants. Les premières installations ont été construites dans les années 1960-1970. On en compte aujourd'hui des centaines sur la côte, juste en face de l'Iran de l'autre côté du golfe Persique, ce qui en fait des cibles faciles – elles sont à faible portée de tir de Téhéran.

D'autant que la plupart des pays de la région sont très dépendants de ces infrastructures : aux Émirats arabes unis, 42 % de l'eau potable provient de ces usines, 90 % au Koweït, 86 % à Oman et 70 % en Arabie saoudite, selon une note de l'Institut français des relations internationales (Ifri) publiée en 2022. La mise hors service de ces installations par l'Iran aurait donc un impact considérable sur les populations civiles – près de 100 millions de personnes dépendent des usines de dessalement pour leur approvisionnement en eau.

La menace sur ces installations n'est pas nouvelle : en 2010, une analyse de la CIA mettait déjà en garde contre le risque d'attaques contre les usines de dessalement. L'agence américaine de renseignement avertissait alors que plus de 90 % de l'eau dessalée du Golfe provient de seulement 56 installations et que "chacune de ces usines essentielles est extrêmement vulnérable au sabotage ou à une action militaire".

  • Une guerre de l'eau qui aurait des conséquences désastreuses

L'attaque des installations serait de nature à déclencher des crises nationales dans plusieurs États du Golfe, selon la CIA, qui ajoute que des pannes prolongées pourraient durer plusieurs mois en cas de destruction d'équipements essentiels.

La panique pourrait même se faire ressentir plus rapidement : selon un câble diplomatique américain révélé par le site Wikileaks en 2008, la capitale saoudienne, "Riyad, devrait évacuer dans un délai d'une semaine" dans le cas où l'usine de dessalement de Jubail qui l'alimente, ou ses oléoducs, seraient "gravement endommagés ou détruits".

"Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", a prévenu début mars, interrogée par l'Agence France-Presse (AFP), l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg. La spécialiste a aussi précisé à RFI que les effets d'une attaque pourraient aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure : "On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis, des rationnements", explique-t-elle, citant des effets collatéraux sur le tourisme, l'industrie ou encore les centres de données – gourmands en eau pour leur refroidissement.

Une première poussée de tension a eu lieu le 8 mars, lorsqu'une station de dessalement d'eau de mer de Bahreïn a été endommagée par une attaque de drone iranien. L'Iran disait alors avoir mené cette frappe en riposte à une autre, attribuée aux États-Unis, contre une usine de désalinisation iranienne.

Suite à cet épisode, "on a renforcé la sécurité d'accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines", a expliqué Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique-Moyen-Orient de Veolia, à l'AFP le 9 mars. Dans le golfe Persique, l'entreprise française alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.

"Les récents événements nous poussent, bien sûr, à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations", a-t-il ajouté, précisant que "dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile". Outre les frappes, les usines de dessalement – alimentées en électricité – sont aussi vulnérables aux coupures de courant… un autre secteur sous la menace de Téhéran.

  • Une liste de cibles électriques publiée par Téhéran

Au lendemain de la réponse de Téhéran à l'ultimatum de Donald Trump, les médias d'État ont publié lundi des listes de cibles potentielles d'infrastructures énergétiques au Moyen-Orient. Le site Mizan Online, un organe du pouvoir judiciaire iranien, a diffusé une infographie montrant parmi ces cibles les deux principales centrales électriques d'Israël, celles d'Orot Rabin et Rutenberg.

Une autre infographie, relayée par l'agence Mehr, a été publiée sur X et est intitulée "Dites adieu à l'électricité !". Huit cibles potentielles de plusieurs pays du golfe Persique sont nommément citées sur cette image, en Arabie saoudite, au Koweït, au Qatar et aux Émirats arabes unis. La mise en page graphique suggère que tous ces sites électriques sont à portée de tir rapide de l'Iran, si cela devait s'avérer nécessaire.

Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Le sous-texte de cette infographie précise aussi qu'"en cas d'attaque contre une infrastructure électrique de la République islamique, c'est toute la région qui (serait) plongée dans le noir".

Parallèlement à ces images, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, un personnage politique central, a promis de détruire de manière "irréversible" les infrastructures vitales de toute la région si les États-Unis et Israël venaient à attaquer les siennes.

Avec AFP