
L'oléoduc saoudien Est-Ouest débouche sur Yanbu, port saoudien sur la mer Rouge devenu une site stratégique pour les exportations de pétrole saoudien depuis le verrouillage iranien du détroit d'Ormuz. © Planet Labs, AFP
Dans la bataille pour la réouverture du détroit d'Ormuz et la reprise des exportations d'hydrocarbures, une ville saoudienne située à plus de 1 200 kilomètres du golfe Persique est en train de devenir un enjeu crucial : Yanbu. Ce port sur la mer Rouge n'a, a priori, rien à voir avec le bras de fer entre les États-Unis et l'Iran pour le contrôle de ce passage vital dans lequel transitent environ quotidiennement 20 millions de barils de pétrole.
Pourtant, le risque de voir l'Iran bombarder Yanbu pourrait avoir joué un rôle dans la décision prise lundi 23 mars par Donald Trump de repousser de cinq jours son ultimatum à Téhéran. Officiellement, le président américain a affirmé qu'il avait eu des "conversations productives" avec les autorités iraniennes – ce qu'a par la suite démenti le président du Parlement iranien.
Un oléoduc de 1 200 kilomètres
Mais l'Iran avait menacé de viser toutes les installations énergétiques de la région si Washington bombardait ses infrastructures à l'issue de l'ultimatum. Et Yanbu fait partie des sites les plus stratégiques. Ce port a, d'ailleurs, déjà été la cible de bombardements iraniens jeudi 19 mars.
La ville portuaire se trouve en effet à l'une des deux extrémités de l'oléoduc de Saudi Aramco "Est-Ouest" qui, sur 1 200 kilomètres, relie à la mer Rouge les installations pétrolières saoudiennes situées sur le golfe Persique.
Ces 1 200 kilomètres de tuyaux traversant l'Arabie saoudite ont "joué un rôle extrêmement important pour atténuer le choc de la perte des exportations de barils de pétrole à cause de la fermeture du détroit d'Ormuz", assure Adi Imsirovic, spécialiste des marchés de l'énergie associé au département des sciences de l'ingénierie de l'université d'Oxford.
"Sans cet oléoduc, Donald Trump serait probablement beaucoup plus désespéré encore", a affirmé à Bloomberg Jim Krane, spécialiste des questions d'énergie à la Rice University de Houston.

Pourtant, l'oléoduc "Est-Ouest" – aussi appelé "Petroline" – ne jouait pas un rôle de premier plan avant le déclenchement de la guerre. Et c'est normal, car "il a été pensé comme une police d'assurance pour le pétrole saoudien en cas de perturbation dans le détroit d'Ormuz", explique Agata Loskot-Strachota, spécialiste des questions de sécurité énergétique au Centre for Eastern Studies, un groupe de réflexion polonais.
Sa construction a commencé en 1982, au début de la guerre Iran-Irak. Les autorités saoudiennes se sont rendues compte que leurs exportations de pétrole ne pouvaient pas uniquement dépendre d'un détroit qu'un pays comme l'Iran pouvait, à lui tout seul, verrouiller.
Personne n'a alors vraiment fait attention à la construction de ce pipeline, que l'Arabie saoudite n'utilisait jusqu'à présent qu'à la marge et "essentiellement pour ses besoins internes en fournissant du pétrole aux raffineries qui se trouvent sur la côte saoudienne le long de la mer Rouge", précise Agata Loskot-Strachota.
La mer Rouge, "plan B" pour le pétrole saoudien
Le passage par le détroit d'Ormuz a toujours été considéré comme beaucoup plus avantageux par Ryad pour ses exportations. Déjà, "c'est beaucoup moins cher d'exporter depuis le golfe Persique [où se trouvent les principaux champs pétroliers saoudiens, NDLR], car il n'y a pas le coût de transport via l'oléoduc à intégrer dans le prix", assure Adi Imsirovic.
Ensuite, "c'est aussi plus rapide et facile pour les Saoudiens de transporter ce pétrole vers leurs principaux clients qui se trouvent en Asie et sont, donc, plus proches du détroit d'Ormuz que de la mer Rouge", ajoute Agata Loskot-Strachota.
Mais la guerre au Moyen-Orient "fait apparaître la construction de cet oléoduc comme un vrai coup de maître des Saoudiens", a soutenu Jim Krane à Bloomberg.
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En effet, cette route alternative pourrait permettre à l'Arabie saoudite de continuer à exporter presque comme avant… en théorie. "La capacité maximale de cet oléoduc est de cinq millions de barils de pétrole par jour, auxquels on peut ajouter deux millions de barils qui sont, sinon, réservés au transport de gaz naturel liquéfié", détaille Eckart Woertz, directeur de l'Institut GIGA d'études sur le Moyen‑Orient, basé à Hambourg, en Allemagne.
Sur le papier, l'Arabie saoudite pourrait donc continuer à exporter sept millions de barils par jour grâce à cet oléoduc, ce qui est davantage que les six millions que le pays exportait avant la guerre en passant par le détroit d'Ormuz, d'après les données fournies par l'agence de presse Reuters.
Sauf qu'il faut tenir compte des capacités du port de Yanbu. "Le terminal n'a jamais été conçu pour permettre l'exportation d'autant de pétrole tous les jours", souligne Agata Loskot-Strachota. Tous les pétroliers ne vont pas forcément trouver une place dans le port de Yanbu, ce qui risque rapidement de créer un casse-tête logistique pour les Saoudiens. Ce terminal "est censé pouvoir gérer jusqu'à 4,5 millions de barils par jour, mais n'a que très rarement eu à faire face à plus de 2,5 millions de barils exportés par jour", note Reuters.
La menace des Houthis
"L'oléoduc Est-Ouest ne permet donc certainement pas de remplacer tout le pétrole qui n'est pas exporté à cause de la situation dans le détroit d'Ormuz", assure Eckart Woertz. Il n'arrive déjà pas à pallier toutes les exportations saoudiennes. On est donc loin des 20 millions de barils qui passaient quotidiennement par le golfe Persique et ce, même en ajoutant "les 1,8 million de barils par jour qui peuvent être transportés par l'oléoduc ADPOC des Émirats arabes unis (aussi connu sous le nom d'"oléoduc d'Abu Dhabi", NDLR), qui contourne également le détroit d'Ormuz", ajoute ce spécialiste.
Le passage par la mer Rouge n'est en outre pas forcément une route maritime des plus sûres. "Les pétroliers qui passent par là pour aller vers l'Asie doivent traverser le détroit de Bab el-Mandeb avant le golfe d'Aden, où il y a toujours la menace d'être pris pour cible par les Houthis (un groupe armé pro-iranien actif au Yémen, NDLR)", souligne Adi Imsirovic.
Même si l'oléoduc Est-Ouest n'a rien de la solution miracle, "sans lui, et dans une moindre mesure l'oléoduc ADPOC, la situation sur le marché mondial de l'énergie serait bien plus difficile encore", reconnaît Eckart Woertz.
Pour Saudi Aramco, c'est un vrai plus en termes d'image. Le géant public saoudien "donne l'impression d'un acteur sur lequel on peut compter même en temps de guerre dans la région", souligne Agata Loskot-Strachota. Mais cela fait aussi de l'oléoduc Est-Ouest et de Yanbu des cibles de choix si, d'aventure, l'Iran estimait devoir monter encore de quelques crans la pression sur les marchés énergétiques mondiaux.
