
Vue datant de 2017 de Ras Laffan, le principal site de production de gaz naturel liquéfié du Qatar. Les installations ont été endommagées par des frappes iraniennes. © Karim Jaafar, AFP
En deux jours, la guerre a changé de dimension avec les attaques contre les installations gazières. Lancées mercredi 18 mars contre l'Iran, elles se sont poursuivies jeudi par les bombardements d'installations gazières au Qatar. "Ces attaques ont déclenché d’importants incendies, causant de graves dommages aux installations de gaz naturel liquéfié (GNL)", a confirmé QatarEnergy dans un communiqué publié sur le réseau social X.
Conséquence : les prix du gaz sur les marchés mondiaux ont flambé, atteignant leur plus haut niveau en quatre ans. Une hausse qui intervient alors que le tarif du pétrole connaît lui aussi une augmentation importante, due en grande partie au blocage du détroit d’Ormuz.
Mauvais calcul américano-israélien
Et ce n’est peut-être pas fini car ces nouvelles frappes iraniennes confirment qu’une "guerre du gaz" semble prendre forme au milieu du conflit au Moyen-Orient.
C’est Israël qui a dégainé le premier mercredi, frappant des installations iraniennes dans le South Pars, un gigantesque champ de gaz exploité à la fois par l’Iran et le Qatar. Une attaque qui a été vivement critiquée par les monarchies du Golfe, qui craignent une spirale d’attaques contre les installations énergétiques.
"Cette frappe a rompu un accord tacite selon lequel les infrastructures énergétiques les plus critiques ne doivent pas être visées par des attaques, sous peine d’entraîner une réaction en chaîne", explique Adi Imsirovic, spécialiste des marchés de l’énergie associé au département des sciences de l’ingénierie de l'université d'Oxford.
Israël et les États-Unis "supposaient que cibler ces installations énergétiques vitales de l’Iran pousseraient Téhéran à mettre fin au blocus de la navigation dans le détroit d’Ormuz", souligne Khaled Fouad, chef du département pétrole et gaz, énergie de Ocean B Holding, un fonds d’investissement.
Ils se sont trompés et ce qui se profile "est une escalade de la guerre où toutes les infrastructures énergétiques dans la région du Golfe, même les plus critiques, peuvent être prises pour cibles, ce qui aura des répercussions économiques bien plus graves que la seule fermeture du détroit d’Ormuz", ajoute Khaled Fouad.
En effet, "le blocus du détroit est avant tout un problème de logistique. Une fois qu’il sera rouvert, le flux de pétrole et de gaz en provenance de la région peut reprendre assez rapidement. C’est très différent avec les dommages causés aux installations gazières du Qatar", explique Thijs Van de Graaf, spécialiste des relations internationales et de la sécurité énergétique à l’université de Gand.
Ras Laffan, un site vital pour le gaz mondial
Le complexe industriel gazier de Ras Laffan au Qatar – frappé par l’Iran – "est très important car il est responsable d’un cinquième de la production mondiale de GNL. C’est considérable", souligne cet expert.
Les attaques iraniennes ont "entraîné la fermeture du site, ce qui signifie que pour une durée inconnue, le monde va être privé de ce gaz qatari", note Michael Bradshaw, spécialiste des marchés de l’énergie à l’université de Warwick.
De quoi nourrir l’inquiétude des marchés qui ont une sainte horreur de l’incertitude. D’autant qu’il faut probablement s’attendre… à attendre longtemps avant de revoir du GNL qatari. "D’abord, on ne connaît pas vraiment l’étendue des dégâts causés aux installations à Ras Laffan. Ensuite, il n’est évidemment pas question d’entamer les réparations alors que le risque de nouveaux bombardements existe. Enfin, ce sont des travaux très compliqués et qui prennent du temps", résume Michael Bradshaw, qui a déjà eu l'occasion de visiter ces installations.
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Les réparations des installations pétrolières de Saudi Aramco, attaquées par les Houthis en 2019, avaient duré des mois. Et elles s'annoncent encore plus difficile avec les infrastructures gazières car "les tuyaux qui transportent le gaz doivent être beaucoup plus étanches et les spécifications sont plus strictes que pour le pétrole car le gaz est plus volatile. Il est aussi davantage inflammable que le pétrole et il faut donc faire encore plus attention", détaille Adi Imsirovic.
"Après un incendie en juin 2022, le terminal GNL de Freeport au Texas n’avait pas été opérationnel à 100 % pendant huit mois. Et ce n’est pas une installation de la taille de Ras Laffan", souligne Thijs Van de Graaf. Pour les experts interrogés, il ne serait pas étonnant de devoir attendre environ neuf mois avant un retour à la normale pour le site qatari.
En attendant, d’autres producteurs de GNL peuvent-ils prendre le relais ou est-il possible de puiser dans des réserves ? "La plupart des producteurs sont déjà à leur capacité maximale et il faudrait beaucoup de temps pour augmenter la production de gaz", assure Thijs Van de Graaf. Quant aux réserves d’urgence, c’est un luxe de l’or noir. "C’est pour ça que la situation avec le gaz est pire, car il n’y a pas de stocks dans lesquels on peut puiser comme pour le pétrole. Le choc est immédiat", assure Adi Imsirovic.
Il y a bien un nouveau terminal de gaz liquéfié qui doit commencer ses opérations cette année dans le golfe du Mexique, mais "l’ampleur de la perte de la production du Qatar ne pourra pas être compensée", assure Michael Bradshaw.
L’Asie en première ligne, mais l’Europe menacée aussi
Autrement dit, il y aura des victimes. À commencer par l’Asie. "Entre 80 % et 90 % du GNL produit dans cette région est destiné à des clients asiatiques", confirme Thijs Van de Graaf. "La Chine sera la plus touchée, puis viennent l’Inde et le Pakistan", énumère Adi Imsirovic.
Mais l’Europe ne sera pas épargnée. "Il va y avoir une intense compétition entre les pays asiatiques et européens pour le GNL encore disponible, ce qui va entraîner une hausse des prix", affirme Khaled Fouad.
L’Europe est déjà sous pression à l’approche de l’été car "les stocks de gaz étaient exceptionnellement bas en février, et l’objectif européen de remplir les réserves à 90 % avant l’hiver va être difficile à maintenir. Et surtout coûteux, parce qu’il ne va pas seulement falloir acheter plus, mais aussi plus cher", explique Thijs Van de Graaf. Les prix du gaz en Europe risquent donc de grimper en flèche.
C’est sans compter avec une autre variable difficile à anticiper : Donald Trump, ses déclarations et ses actions. Ainsi, quand le président américain assure être prêt à "faire sauter l’intégralité des champs iraniens sur le South Pars" si Téhéran frappe à nouveau le Qatar, "c’est tellement incendiaire que cela aggrave la situation. En effet, les tradeurs en gaz qui l’entendent vont se dire qu’il est prêt à le faire, ce qui va augmenter leur niveau d’inquiétude", prévient Adi Imsirovic.
Pour ces acteurs clés du marché du gaz, il n’y a actuellement aucun signe suggérant qu’il y aurait "un adulte dans la salle" capable de faire retomber la pression, craint cet expert. D’un côté, le régime en Iran semble déterminé à ne pas disparaître sans faire tout brûler dans la région, tandis que le président américain est, lui aussi, dans la surenchère.
