
La navire de guerre américain USS Tripoli, qui est entré dans le détroit de Malacca, se dirige vers le Moyen-Orient avec plus de 2 000 marines à son bord. © Edgar Su, Reuters
C’est probablement la traversée maritime la plus suivie du moment. Le bateau de guerre américain USS Tripoli se trouvait, mercredi 18 mars, dans le détroit de Malacca, au large de l’Indonésie et de Singapour, navigant en direction du Moyen-Orient. À son bord se trouvent vraisemblablement quelque 2 500 soldats d’une unité d’élite américaine, appelés à devenir les premières troupes américaines déployées au Moyen-Orient spécifiquement en vue d'une éventuelle opération terrestre.
La feuille de route et les ordres donnés à l’USS Tripoli, stationné officiellement au Japon, n’ont pas été rendus publics. Mais des observateurs en ligne et des médias comme le Wall Street Journal et CNN ont réussi à suivre, aux alentours du 13 mars, le départ du Japon de ce mastodonte des mers long de 256 mètres.
Des chasseurs F-35, des hélicoptères de combat, et des marines
Son entrée dans le détroit de Malacca a par ailleurs été photographiée par l’armée de l’air de Singapour, qui a été témoin de la présence de nombreux hélicoptères de combat, chasseurs F-35 et autres transporteurs de troupes.
En mobilisant l’USS Tripoli, les États-Unis vont faire entrer dans le champ de bataille iranien "l’un de leurs navires de guerre les plus modernes, qui a commencé sa carrière en 2012", explique Scott Lucas, spécialiste des relations internationales et des questions de sécurité américaine à l'University College Dublin.
"C’est un navire d’assaut amphibie qui sert aussi de mini-porte-avions", explique cet expert. Il transporte des unités d’intervention rapide "entraînées pour les opérations spéciales", ajoute Scott Lucas.
Selon le Wall Street Journal, l’USS Tripoli aurait embarqué les 2 200 marines de la 31e unité expéditionnaire des Marines, basée sur l'île japonaise d'Okinawa. "Ce sont des troupes de choc, spécialisées dans la saisie de territoires sur le littoral et les îles. Elles sont censées être capables de tenir leurs positions" même en infériorité numérique, souligne Andrew Gawthorpe, spécialiste de la politique étrangère américaine à l’université de Leyde, qui a travaillé sur la projection de force des États-Unis. "Il n’y a que très peu d’unités comme celle-ci dans l’armée américaine", ajoute-t-il.
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La combinaison entre l’USS Tripoli et ces marines peut s’avérer redoutable. En effet, "ils forment ensemble une unité de combat autonome, composée des troupes et du soutien aérien et logistique nécessaire. Le navire est également équipé de défenses antidrones", explique Andrew Gawthorpe.
L’arrivée au Moyen-Orient de l’USS Tripoli "est prévue d’ici une semaine ou deux", estime Scott Lucas. Mais pour y faire quoi ? Les États-Unis disposent déjà dans la région de 50 000 troupes – y compris des forces spéciales – capables d’intervenir si Washington le décide. "Ces unités améliorent la capacité des États-Unis à agir rapidement pour des missions très spécifiques", assure Emma Salisbury, spécialiste des questions de sécurité nationale au Foreign Policy Research Institute, un cercle de réflexion américain.
Objectif Kharg ?
Pour les experts interrogés, la mobilisation de ces soldats d’élite "accroît certainement la possibilité d’une opération américaine au sol", reconnaît Scott Lucas. "Avec n’importe quel autre président américain, ce serait probablement une manière d’augmenter la pression sur l’Iran, tout en se ménageant l’option d’intervenir militairement. Mais Donald Trump a démontré qu’il a tendance à utiliser les leviers militaires dont il dispose plutôt que de brandir simplement la menace", précise Emma Salisbury.
Le président américain a d’ailleurs refusé d’exclure l’hypothèse d’une attaque terrestre. Si elle devait intervenir, "la cible la plus probable serait l’île de Kharg", note cette experte. D’autant plus que l’USS Tripoli a pris le large lorsque l’administration américaine "a laissé entendre que la prise de l’île iranienne de Kharg était envisagée", note Scott Lucas.
Un type de mission qui, sur le papier, correspond au savoir-faire de ces marines. Surtout que les défenses de l’île ont été en grande partie détruite par les bombardements américains. La prise de Kharg pourrait aussi servir "comme monnaie d’échange pour obtenir la réouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran", juge Andrew Gawthorpe.
Mais une opération au sol pour prendre le contrôle de l’île est très risquée, confirment les experts interrogés. "Il faut ensuite l’occuper, c’est-à-dire rester dans un lieu où les États-Unis n’ont installé aucune défense antimissile ou antidrone et qui sera l’une des principales cibles des bombardements iraniens", résume Scott Lucas.
Une telle opération permettrait à Donald Trump de réaliser l’un de ses vœux les plus chers du moment : sécuriser le passage maritime dans le détroit d’Ormuz. Ces militaires "pourraient mener des raids en Iran et le long du littoral pour tenter d'arrêter le lancement de drones et de missiles, et s’occuper des petites embarcations qui harcèlent les cargos dans le détroit", explique Andrew Gawthorpe.
Le détroit d’Ormuz, libéré par 2 200 soldats ? "C’est difficile à réaliser avec seulement des troupes au sol lorsqu’il y a une telle longueur de côtes à couvrir", note Emma Salisbury.
Le risque d’une opération au sol
Ces soldats d’élite pourraient aussi servir de forces d’appoint dans des opérations clandestines menées en territoire iranien pour récupérer les stocks d’uranium, pointe Andrew Gawthorpe. "Dans ce cas, ce serait probablement des missions conjointes avec des unités spécialisées israéliennes. Le problème est que ce sont des opérations très complexes, qui nécessitent des équipements spécifiques et du personnel entraîné pour manipuler l'uranium. Sans oublier une couverture aérienne", nuance Emma Salisbury.
Le point commun entre tous ces scénarios ? Ils nécessitent des troupes américaines engagées dans des combats terrestres "alors que l’un des principaux engagements de campagne de Donald Trump était précisément de ne plus avoir de soldats américains qui risquent leur vie dans des guerres loin de chez eux", souligne Scott Lucas.
Le voyage de l’USS Tripoli pourrait ainsi symboliser un possible "franchissement du Rubicon" par Washington, estime Emma Salisbury. Si ces marines devenaient les premiers soldats américains à se battre en Iran, l'experte se demande "pourquoi les États-Unis s’arrêteraient là".
C’est aussi le signe "d’une administration américaine qui peine à trouver une stratégie", affirme Scott Lucas. Pour lui, Washington est coincé entre deux "mauvais choix" : d’un côté, ne pas lancer d’opération terrestre et risquer que cette guerre n’aboutisse à rien dont Donald Trump ne puisse se vanter ; de l’autre, envoyer des troupes au sol et accepter que davantage de soldats américains puissent perdre la vie dans ce conflit, le rendant encore plus impopulaire qu’il ne l’est déjà aux États-Unis. La mobilisation de ce bateau de guerre montre surtout que c’est la stratégie américaine qui prend l’eau.
