
Des manifestants scandent des slogans lors d'une manifestation organisée le 28 février 2026 à Los Angeles en réaction aux frappes américaines et israéliennes contre l'Iran. © Damian Dovarganes, AP
Si nombre d'observateurs se réjouissent de la mort de l'ayatollah Ali Khamenei, pierre angulaire du régime des mollahs en Iran, les frappes menées par Israël et les États-Unis contre l'Iran sont néanmoins dénoncées par plusieurs pays et personnalités politiques, qui dénoncent le non-respect du droit international.
"Nous rejetons l'action militaire unilatérale des États-Unis et d'Israël, qui représente une escalade et contribue à rendre l'ordre international plus incertain et hostile", a notamment écrit le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez sur X, tandis qu'en France, le leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, a "dénoncé la négation de tout droit international".
"La mort d'Ali Khamenei, bourreau du peuple iranien, ne justifie pas les moyens qui l'ont provoquée. Enlever ou assassiner les dirigeants dont on combat la politique reste la négation de tout droit international", a-t-il écrit sur la plateforme X, estimant que la guerre menée relève de la "volonté suprémaciste de Trump et Netanyahu".
Alliées de l'Iran, la Chine et la Russie ont également réagi dimanche 1er mars. Le président russe Vladimir Poutine a qualifié l'élimination d'Ali Khamenei de "violation cynique" de "la morale et du droit international". Cette mort constitue "une violation grave de la souveraineté et de la sécurité de l'Iran, des objectifs et principes de la Charte des Nations unies et des normes fondamentales des relations internationales", a quant à lui indiqué le ministère chinois des Affaires étrangères.
Droit international, objectif politique, coût humain... interrogé par France 24, Thierry Coville, chercheur à l'Iris, spécialiste de l'Iran et auteur de l'ouvrage "Iran. La révolution invisible" (éd. La Découverte), fait le point sur les justifications et la légalité d'une telle opération.
France 24 : L'opération israélo-américaine en Iran est-elle surprenante ?
Thierry Coville : On est désarçonnés par l'accélération de l'Histoire, c'est le scénario que tout le monde redoutait. Il faut rappeler que l'on revit ce que l'on a déjà vécu en juin 2025, puisque l'Iran et les États-Unis étaient en négociation sur la question du nucléaire. Je suis un peu étonné quand j'entends dire que l'Iran représente une menace pour les Israéliens à cause de sa recherche de la bombe atomique, puisque que depuis juin 2025, ils ont arrêté d'enrichir l'uranium. Dans les négociations avec les États-Unis, l'Iran proposait de suspendre l'enrichissement d'uranium pendant la suite du mandat de Trump, et demandait ensuite le droit d'enrichir l'uranium à un niveau civil, sous contrôle de l'AIEA.
Une nouvelle fois, c'est un piétinement, un mépris total du droit international, puisque pour attaquer, Trump a dit qu'il ne voulait pas que l'Iran acquière la bombe atomique. Mais puisque l'Iran n'enrichit plus l'uranium, comment cette attaque peut-elle être justifiable sur le plan du droit international ?
Pour ce qui est de la justification israélienne : en juin, ils avaient déjà attaqué l'Iran en disant qu'il préparait la bombe atomique, ce qui était faux d'après tous les services secrets du monde. Maintenant, ils disent que c'est le programme balistique qui leur pose problème.
C'est donc un mépris total du droit international, et c'est un peu le scénario catastrophe : il y a déjà beaucoup de victimes civiles en Iran. On savait que Téhéran allait répondre. On voit qu'une destruction du pays commence, avec un pouvoir qui ne veut pas céder.
Quel est l'objectif politique de tout ça ? Si l'objectif est le changement de régime, alors effectivement on s'oriente vers quelque chose de très coûteux, peut-être pour les Israéliens et les Américains, mais surtout pour les Iraniens, avec des victimes civiles. La démocratie, mais à quel coût humain ? C'est un scénario très inquiétant qui se profile.
À force de ne rien dire, on est dans une situation, comme actuellement, où n'importe quel pays peut attaquer n'importe quel autre pays, il suffit d'inventer un prétexte.
Pourtant, des négociations entre les États-Unis et l'Iran ont eu lieu en début de semaine à Genève. Étaient-ce des négociations de façade ?
Dans son communiqué, Emmanuel Macron conseille aux Américains et aux Iraniens de continuer à négocier, mais ça fait quand même trois fois que Donald Trump plante un poignard dans le dos [à l'Iran] : en mai 2018, quand il quitte l'accord sur le nucléaire – que les Iraniens respectaient – ; en juin 2025, quand il laisse Netanyahu attaquer l'Iran, alors qu'il est en train de négocier avec l'Iran et qu'une nouvelle négociation est prévue ; et là, récemment, alors qu'il y avait des avancées dans les négociations, l'Iran ayant proposé de suspendre l'enrichissement d'uranium pendant une période limitée.
On commence donc à se dire que tout cela n'est finalement qu'un prétexte, et que la volonté ultime des Israéliens et des Américains est un changement de régime en Iran. Mais dans ce cas, pour quel objectif politique ? Ça, on n'en sait rien.
On nous promet une démocratie, mais je pense qu'on nous vend beaucoup de rêve.
Le camp occidental dit défendre des valeurs de droits de l'Homme et de respect du droit international, mais les civils qui meurent actuellement sont considérés comme des dommages collatéraux. La manière dont on agit est importante, notamment pour les Européens, et aujourd'hui, on peut regretter leur silence.
Les Gardiens de la révolution promettent la "réponse la plus féroce de l'Histoire". Est-ce de la rhétorique ou en ont-ils vraiment les moyens ?
C'est la logique de l'Iran d'être toujours dans la surenchère. Quand les Européens avaient menacé de réinstaurer les sanctions de l'ONU contre l'Iran [le processus de snapback], Téhéran avait menacé de quitter le traité de non-prolifération – ce qui aurait été catastrophique. Cela aurait signifié qu'il se dirigeait, effectivement, vers la bombe nucléaire. Il y a bel et bien une tendance chez les Iraniens à surenchérir et à bluffer.
Là, je pense qu'on a changé de paradigme. Je n'ai pas la réponse à la question, mais je vois que du côté iranien, ils avaient prévenu : s'ils estiment que leurs intérêts vitaux sont en jeu et que l'on veut mettre fin au régime, ils peuvent considérer de leur côté que tous les coups sont permis, d'où leur volonté maintenant de régionaliser le conflit. Et là, c'est vraiment très dangereux.
