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Crise bancaire au Liban : sept ans d’attente et une loi qui hiérarchise les clients
De notre correspondant à Beyrouth – En 2019, les banques du Liban ont gelé les dépôts après l’effondrement financier du pays. Sept ans plus tard, une loi adoptée fin 2025 doit organiser la répartition des pertes. Mais pour les épargnants, l’enjeu dépasse les chiffres : la confiance est aujourd’hui brisée. Croire encore en un système qui les a laissés sans réponse semble relever de la gageure.
Le Premier minsitre libanais Nawaf Salam présente son plan pour la restitution des avoirs bancaires, le 19 decémbre 2025 à Beyrouth. © AFP - Handout

Depuis sept ans, les Libanais vivent avec une réalité nouvelle. En 2019, après des années de déficits publics, d’endettement massif et de politiques financières contestées, le système bancaire s’effondre. Les banques gèlent les dépôts, imposent des restrictions sur les retraits et les transferts vers l’étranger, puis entrent de facto en cessation de paiements. Des centaines de milliers de Libanais se retrouvent privés de leurs économies du jour au lendemain. Depuis, les déposants ont perdu des milliards de dollars, l’économie s’est contractée de plus de 40 %, l’inflation a explosé et la livre libanaise s’est effondrée face au dollar.  

Cette crise n’a épargné personne au Liban : elle a frappé tout autant les résidents que les membres de la diaspora, toutes professions confondues. Elle s’est infiltrée dans la vie quotidienne, a érodé le pouvoir d’achat, compromis l’accès aux besoins essentiels : se loger, se soigner, se nourrir. Et, au-delà des chiffres et des bilans bancaires, tout un peuple s'est appauvri. 

Sept ans plus tard, alors que le pays tente de restructurer son système bancaire sous la pression des institutions internationales, une loi dite “Gap Law”, littéralement loi sur le trou financier, est examinée par les autorités. 

Fin janvier 2026, le parlement libanais a adopté la loi de finances par 59 voix pour et 34 contre. Une étape institutionnelle franchie, alors que la "Gap Law", déjà approuvée par le Conseil des ministres, doit à son tour être examinée par les députés.

"Nous sommes sortis les mains vides" 

Son objectif est d’officialiser l’écart entre les sommes dues aux clients et la capacité réelle du système à les rembourser, puis de répartir les pertes entre l’État, les banques et les déposants. Mais pour de nombreux épargnants, ce texte ne répare en rien les injustices provoquées par l’effondrement financier du pays. 

"Nous avons travaillé toute notre vie dans l’enseignement et, finalement, nous sommes sortis les mains vides", raconte Mounir Mansour, 68 ans. Il avait économisé pour sa retraite, mais son pécule est resté bloqué pendant que la monnaie s’effondrait. À l’âge où il pensait ralentir, Mounir a dû reprendre le travail : "Nous sommes partis à la retraite pour nous reposer, mais nous retournons travailler parce qu’on nous a confisqué notre argent. Tout nous a glissé entre les mains". 

Leila, la soixantaine, raconte à son tour : "J’ai travaillé dans une banque, et aujourd’hui, je gère un petit immeuble. Je loue des appartements". Depuis que les comptes ont été bloqués, sa vie a été bouleversée : "Je vis dans le stress et l’insécurité. Mes dépenses ont été réduites de plus de la moitié". 

Elle explique avoir dû baisser les loyers de plus de 50 % : "Les gens n’ont plus les moyens de payer. J’ai baissé le prix du loyer car je n’avais pas le choix, louer moins cher, c’est mieux que laisser les appartements vides et ne plus avoir de locataires". Ses projets professionnels se sont arrêtés, faute de liquidités : "Tout était prêt, et tout s’est figé. Cette histoire est dramatique car nous avons de l’argent en banque mais que nous ne pouvons pas utiliser". Leila confie redouter que les déposants finissent par payer seuls le prix de l’effondrement.

Un sentiment de "dépossession” 

Depuis la crise bancaire, la vie quotidienne des Libanais, faite d’attentes devant les banques, de retraits plafonnés et d’économies bloquées, s’est progressivement déplacée des guichets vers les palais de justice, où avocats et magistrats sont devenus les nouveaux interlocuteurs d’un combat pour récupérer ce qui leur appartient. 

Me Rimane Assaf, avocate, décrit un terrain qui se durcit. Des dossiers s’empilent et certains jugements, déplore-t-elle, créent une asymétrie qui choque les clients. 

Les dollars déposés avant cette crise sont devenus ce que l’on appelle des “lollars” : officiellement des dollars, mais impossibles à retirer librement en espèces et souvent convertis en livres libanaises à un taux inférieur au marché. 

À l’inverse, les “fresh dollars” désignent les nouveaux dépôts en espèces effectués après 2019. Ils peuvent être retirés en cash, transférés à l’étranger et circulent librement dans l’économie, conservant leur pleine valeur. Cette distinction a installé deux économies parallèles. 

L’avocate a accepté de nous citer un cas qu’elle suit, une société domiciliée à Tripoli, débitrice en dollars, qui avait remboursé son crédit en livres libanaises en 2022 par dépôt chez un notaire, sur la base du pouvoir libératoire de la monnaie nationale. Le tribunal a rejeté ce dépôt et a imposé un remboursement en "fresh dollars", au motif que le créancier devait récupérer une valeur équivalente. 

Mais cette détresse ne s’arrête pas aux frontières : de la France au Canada en passant par les pays du Golfe, la diaspora libanaise, elle aussi privée de ses économies, partage le même sentiment d’injustice et de dépossession. Richard Abou Jaoudé, ingénieur consultant, a travaillé des décennies à l’étranger, en Arabie saoudite, où les températures "pouvaient dépasser les 50 degrés", puis au Canada, où l’hiver "descendait à moins 35". Avec sa femme, pharmacienne, il avait prévu de rentrer au Liban pour acheter un appartement et fonder une famille.  

"Quand nous sommes revenus, l’argent a été bloqué. Nous étions choqués, personne ne pouvait envisager un tel scénario. Nous n’avons pas pu acheter notre appartement ni poursuivre nos projets". Richard nous décrit "des années de travail réduites à une ligne inaccessible sur un compte bancaire" et un sentiment de "dépossession qui dépasse la seule dimension financière". Aujourd’hui, la situation du couple est précaire, ils comptent quitter le Liban en utilisant leurs dernières économies. 

Reportage : Liban, une crise économique et politique sans fin

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Crise bancaire au Liban : sept ans d’attente et une loi qui hiérarchise les clients
Liban : une crise économique et politique sans fin © France 24
05:07

"Sans justice, il n’y aura pas de sortie" 

Au-delà des pertes financières et des contentieux, la question centrale du redressement du système bancaire au Liban demeure celle d’une confiance profondément brisée, qu’il faudra impérativement reconstruire pour espérer toute relance durable. 

Jassem Ajaka, économiste et professeur à l’Université libanaise, rappelle que le pays fonctionne désormais largement en économie de cash et que la confiance reste au cœur du problème. "Sans justice, il n’y aura pas de sortie". 

Pour les déposants, tout se mêle et se confond : sept ans après avoir perdu l’accès à leurs économies, ils voient l’État chercher de nouvelles ressources tandis que leur argent reste bloqué. L’attente s’est transformée en fatigue, parfois en résignation, mais au fond subsiste encore ce besoin fragile de justice et de reconnaissance.