
Des membres des forces de sécurité talibanes à côté d'un canon d'artillerie près de la zone frontalière, dans le district de Jaji Maydan, dans la province de Khost, le 27 février 2026. © AFP
Rien ne va plus entre Islamabad et Kaboul. Le Pakistan a bombardé, vendredi 27 février, plusieurs grandes villes afghanes, dont la capitale Kaboul, à la suite d'une offensive afghane lancée la veille à sa frontière.
"Notre patience a atteint ses limites. C'est désormais la guerre ouverte entre nous et vous", a déclaré sur X le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif. "Nos troupes ont toute la capacité nécessaire pour écraser toute ambition agressive", a renchéri sur le même réseau social le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif.
Longtemps considéré comme le principal soutien du mouvement taliban afghan, le Pakistan connaît des tensions sporadiques depuis la reprise de Kaboul par les Taliban, en août 2021. Ces tensions ne cessent de croître, notamment en raison d’un désaccord profond autour de la ligne Durand, du nom du Britannique Sir Mortimer Durand, qui fixa en 1893 les limites entre l’Empire des Indes et l’émirat d’Afghanistan. Cette frontière de 2 600 kilomètres, immédiatement dénoncée par les Afghans comme arbitraire, a divisé la communauté pachtoune entre les deux pays et provoqué une série d'insurrections.
France 24 a recueilli à ce sujet l'éclairage de Georges Lefeuvre, anthropologue spécialiste de l'Afghanistan et du Pakistan, ancien diplomate et chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
France 24 : Pourquoi le Pakistan a-t-il déclaré vendredi une "guerre ouverte" à l’Afghanistan ?
Georges Lefeuvre : Ce n'est pas tout à fait nouveau. La menace d'une guerre ouverte avait déjà été brandie lorsque le Pakistan avait bombardé Kaboul en octobre dernier. Ces frappes avaient marqué les esprits : même si les bombardements sont assez fréquents, cela n'arrive pas tous les jours dans la capitale afghane. Les dernières 24 heures montrent que la situation est extrêmement tendue, parce qu'on ne s'engage pas dans ce genre de choses impunément.
Quelles sont les racines de ce conflit entre les deux nations ?
Il y a un conflit qui existe depuis bien avant les Taliban : il date de 1893, lorsque l'Empire britannique indien, le Raj, avait presque obligé le roi d'Afghanistan à signer le traité de la ligne Durand – du nom du colonel Mortimer Durand qui avait fait le tracé. C’est cette ligne de 2 600 kilomètres qui sépare aujourd’hui le Pakistan de l’Afghanistan.
Cette ligne a été considérée par les rois afghans successifs comme une ligne de démarcation des combats et non comme une frontière au sens juridique. Puis, lors de son indépendance en 1947, le Pakistan a considéré que la ligne Durand était une frontière commune entre les deux pays au nom de l'héritage des traités [il y en a eu plusieurs autres signés entre 1893 et 1947, NDLR] – ce qu'aucun régime afghan n'a jamais reconnu jusqu’à aujourd’hui.
En janvier 2022, quelques mois après le retour au pouvoir des Taliban, leur porte-parole Zabihullah Mujahid a fait une déclaration fracassante en disant que la ligne Durand était une question "non résolue" et qu’ils récupéreraient les terres usurpées où se trouve la population pachtoune [un groupe tribal scindé entre les deux côtés de la frontière lors du tracé colonial, NDLR]. Il y a près de 20 millions de Pachtounes côté afghan et plus du double côté pakistanais. Si l’Afghanistan revendique ces territoires-là, cela revient à revendiquer un cinquième de l’actuel Pakistan – qui est un État souverain depuis 78 ans. Cette perspective est donc impensable côté pakistanais.
C'est un conflit larvé qui pourrait dégénérer. Rien que sur l’année 2025, les attaques à la frontière ont fait plus de 3 000 morts au Pakistan [son année la plus meurtrière depuis plus d’une décennie, NDLR].
Pourquoi les tensions frontalières se sont accrues depuis le retour des Taliban au pouvoir ?
Il faut remonter à l’accord de Doha signé avec les États-Unis début 2020. Les Taliban ne s'étaient alors engagés à presque rien, si ce n’est rompre toutes les relations avec Al-Qaïda et d'autres groupes terroristes internationaux qui pourraient mettre en danger la sécurité des États-Unis.
Ce sont les Taliban pakistanais du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) qui ont des contacts très intriqués avec Al-Qaïda [Islamabad accuse Kaboul d’abriter des combattants du TTP menant des attaques dans les zones tribales pachtounes du Pakistan, NDLR]. En parallèle des Taliban historiques, cette formation née en 2007 a créé de grandes conditions d'insécurité au Pakistan. Islamabad a alors mis le paquet pour chasser le TTP des zones tribales, comme celle de la région montagneuse du Waziristan.
Ces gens du TTP sont alors allés prêter main forte aux Taliban afghans… et ils reviennent maintenant au Pakistan. Si bien qu'aujourd'hui, quand les Taliban leur disent "Vous retournez chez vous", ils peuvent en même temps dire à la communauté internationale "Nous n'avons plus de liens avec Al-Qaïda, on les a chassés en même temps qu'on a chassé le TTP". Mais en même temps, en sous-main, ils soutiennent le TTP pour récupérer les territoires usurpés.
Quelles sont finalement les issues à ce conflit ?
On est à un point de non-retour, malheureusement. Ou presque : il faudrait une médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan malgré l’échec de la précédente au mois d’octobre. Ces deux pays sont arc-boutés et se font face l’un à l’autre sur une question qui dure depuis plus de 78 ans.
La première chose que l'on devrait pouvoir obtenir sans trop de difficultés, c’est une déclaration commune de principe des deux États. Kaboul et Islamabad pourraient se mettre d'accord : au lieu d’une guerre larvée et permanente, il est temps de reconnaître qu’ils sont tous deux victimes d'un héritage empoisonné de la période coloniale britannique. Tous les deux sont dans la même impasse d'un héritage impossible à faire fonctionner.
À partir de là, on pourrait démarcher les chefs de tribus à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise pour essayer de déterminer à quelles conditions ils accepteraient de reconnaître la ligne Durand comme une frontière internationale. Il faut absolument résoudre cette question de la ligne Durand, sans quoi il n’y aura jamais de paix dans la région.
