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Que risquent les États-Unis en cas de frappes sur l’Iran ?
Bases américaines ciblées, détroit d’Ormuz sous tension et risques d’actions indirectes en Europe… En cas de frappes américaines contre l’Iran, Téhéran menace de s’en prendre aux intérêts et aux alliés de Washington au Moyen-Orient et au-delà. Quelles sont les capacités réelles de la République islamique et jusqu’où pourrait aller sa riposte ?
Une batterie de missiles Patriot à la base aérienne d'Al-Dhafra, à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, le 5 mai 2021. © AP

Le vaste déploiement de systèmes antimissiles américains à travers le Moyen-Orient montre que les États-Unis se préparent activement à une riposte iranienne en cas d'attaque contre l'Iran.

Les munitions PAC-3 du système Patriot, déployées dans plusieurs pays abritant des bases américaines, viennent s'ajouter aux intercepteurs présents à bord des deux porte-avions présents dans la zone.

"Une sorte de bulle géante a été établie sur l'ensemble du dispositif militaire américain", résume David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques, une protection qui s'additionne à la "bulle" israélienne, composée du Dôme de fer, de la Fronde de David et du système Arrow.

"Le balistique est la variable centrale. C'est d'ailleurs pour cela que les Américains ont attendu d'avoir un dispositif suffisamment solide, pas seulement en termes offensifs, mais défensifs", poursuit-il. "Les pays de la région ne voulaient pas prendre le risque d'une frappe américaine sur l'Iran lorsque cela a été évoqué il y a plusieurs semaines parce qu'il n'y avait pas de protection adéquate pour les défendre en cas de réplique iranienne attendue. Aujourd'hui, cette protection est en place."

D'après le Wall Street Journal, les États-Unis ont déployé au Moyen-Orient leurs plus importantes forces depuis l'invasion de l'Irak en 2003.

L'armada américaine au Moyen-Orient, le 19 février 2026. © Studio graphique France Médias Monde

Mais face à cette armada, et même si la "guerre des douze jours" en juin 2025 entre l'Iran et Israël a mis en évidence le déséquilibre militaire entre l'Iran et ses principaux ennemis après les lourdes pertes infligées par Israël et les États-Unis, la menace iranienne reste prise au sérieux.

"Saturer l'espace aérien de l'adversaire"

Les missiles balistiques et les drones constituent l'atout principal de l'Iran. Lors du conflit contre Israël, Téhéran a tiré quelque 550 missiles et 1 000 drones, selon l'armée israélienne, avec un taux d'interception avoisinant les 90 %. D'après l'observatoire des conflits Acled, 36 impacts directs dans des zones habitées ont fait au moins 28 morts civils et 3 000 blessés. Le quotidien Haaretz a recensé 480 bâtiments endommagés à Tel-Aviv sur cinq sites distincts.

"La stratégie iranienne est de saturer l'espace aérien de l'adversaire", souligne David Rigoulet-Roze. Une stratégie bien connue et redoutée, appelée aussi "attaque en essaim" par un capitaine de la marine américaine qui s'est confié à la BBC. Elle vise à submerger les défenses rapprochées de la marine américaine en lançant un nombre important de drones hautement explosifs et de torpilleurs rapides sur une ou plusieurs cibles.

"Les équipages navals iraniens ont axé une grande partie de leur entraînement sur la guerre non conventionnelle ou 'asymétrique', cherchant des moyens de surmonter ou de contourner les avantages techniques dont bénéficie leur principal adversaire, la cinquième flotte de la marine américaine", analyse la BBC.

Les bases américaines à portée des missiles

Début février, l'ayatollah Ali Khamenei a menacé d'une "guerre régionale" en cas d'attaque. L'Iran a rappelé à maintes reprises que de "nombreuses" bases américaines dans la région se trouvaient à portée des missiles iraniens.

"Le stock de missiles iraniens de moyenne et longue portée a été reconstitué à grande vitesse", rappelle David Rigoulet-Roze. "La menace balistique au niveau régional n'est donc pas théorique et certains missiles iraniens seraient même aujourd'hui susceptibles de toucher le flanc sud-est de l'Europe."

"Tout missile poussé à sa portée maximale fonctionne forcément moins bien", notamment en termes de précision, relativise toutefois Étienne Marcuz, spécialiste des armements et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), interrogé par Le Parisien.

L'Iran dispose d'un large éventail de missiles balistiques : les Sejil (2 000 km), Emad (1 700 km), Khorramchahr (2 000 km) ou Ghadr (1 950 km), qui placent Israël et les bases américaines à portée.

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Dans la ligne de mire de Téhéran figure aussi Israël, son ennemi juré depuis l'avènement de la République islamique en 1979 et distant d'environ 2 000 km. Et ce d'autant que l'État hébreu pourrait suivre Washington si Donald Trump décide de frapper.

Un risque pour les infrastructures clefs des pays du Golfe

Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn, Oman, Koweït… tous les pays abritant des bases ou des sites américains s'exposent à des frappes indirectes, à en croire le discours officiel iranien.

Mais l'incertitude demeure quant à la portée de ces frappes. Téhéran se limiterait-il aux cibles militaires américaines ou viserait-il aussi des infrastructures critiques régionales ? Le précédent de 2019, avec l'attaque massive contre les installations pétrochimiques de Saudi Aramco en Arabie saoudite, attribuée à une milice irakienne soutenue par l'Iran, avait montré la vulnérabilité du royaume face aux missiles iraniens.

Pour le spécialiste du Moyen-Orient Filippo Dionigi, maître de conférences à l'université de Bristol, Téhéran pourrait aussi avoir une réponse "proportionnée", comme par le passé. "L'Iran a toujours répondu, sinon sa crédibilité militaire et sa crédibilité en tant qu'État auraient été complètement sapées. Jusqu'à présent, sa réaction a consisté à contrebalancer l'attaque subie, sans chercher à provoquer une escalade supplémentaire."

Ainsi, en juin dernier, des missiles iraniens ont visé la base d'Al-Udeid au Qatar après son évacuation, les États-Unis ayant été prévenus à la suite du bombardement de sites nucléaires iraniens. Après l'assassinat de Qassem Soleimani en 2020, l'Iran avait également riposté de façon limitée contre une base américaine en Irak, sans faire de victime.

Mais cette fois, la situation est inédite. L'armada américaine déployée est sans précédent, l'Iran a perdu ses proxys – des groupes alliés implantés dans d'autres pays –, et son régime fragilisé et contesté par sa population est aux abois. La stratégie iranienne pourrait donc s'en voir modifiée.

"Cette fois, l'Iran mettra de côté ces considérations et optera pour des réponses qui infligeront des pertes", a prévenu Hamzeh Safavi, le fils d'un conseiller militaire de haut rang du guide suprême, au site d'information Entekhab, d'après le Financial Times.

Pour Filippo Dionigi, "l'Iran n'a aucun intérêt à s'engager dans une guerre qu'il aurait peu de chances de gagner, et qui affaiblirait encore davantage le régime, le rendant plus vulnérable qu'il ne l'est déjà. Ce qu'il cherche, c'est au contraire à refermer l'espace du conflit autant que possible".

L'USS Abraham Lincoln "vulnérable" ?

En attendant, les responsables iraniens brandissent toutes les menaces. Ainsi, le guide suprême a prévenu le 17 février que le porte-avions américain déployé dans le Golfe, l'USS Abraham Lincoln, pouvait être coulé. Entre-temps, un deuxième porte-avions américain, l'USS Gerald R. Ford, le plus grand du monde, a rejoint la Méditerranée. Selon plusieurs experts, il se dirigerait vers la côte israélienne.

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L'USS Gerald R. Ford, le plus grand porte-avions au monde, quitte la base navale de Souda, près de La Canée, sur l'île de Crète, en Grèce, le 26 février 2026. © Giannis Angelakis, AP

Fin janvier, un porte-parole de l'armée iranienne avait pour sa part évoqué de "sérieuses vulnérabilités" des porte-avions américains.

Les mastodontes envoyés dans la zone sont-ils réellement vulnérables comme le prétendent les Iraniens ? "Il y a toujours un risque… De là à toucher un porte-avions, c'est autre chose", relativise David Rigoulet-Roze, soulignant que ces bâtiments opèrent à plusieurs centaines de kilomètres des côtes iraniennes. Une frappe contre un tel bâtiment constituerait une humiliation majeure, mais le scénario reste jugé très improbable.

Les États-Unis à portée de tirs ?

Côté américain, Donald Trump a mis en lumière d'autres menaces supposées de l'Iran. Lors de son discours sur l'état de l'Union, mardi devant le Congrès, le président américain a affirmé que Téhéran travaillait à se doter de missiles pouvant atteindre le sol américain, bien que l'Iran n'ait jamais exprimé une telle intention.

Pour David Rigoulet-Roze, "à l'heure actuelle, des missiles iraniens ne pourraient en aucune manière atteindre les États-Unis". Le chercheur estime que Donald Trump utilise des éléments de langage dans le cadre d'une stratégie de communication qui "anticipe une frappe pour la légitimer auprès de l'opinion publique américaine". Autrement dit, il s'agit pour le président américain de "préparer cette opinion publique et notamment sa base Maga à quelque chose qui est amené à se produire".

Dans une note publiée en 2025, la Foundation for Defense of Democracies alerte sur le programme spatial iranien, estimant qu'il pourrait servir à développer des missiles de plus de 5 500 km de portée, capables d'atteindre l'Europe ou les États-Unis.

Selon l'expert Étienne Marcuz, cité par Le Parisien, Téhéran pourrait se doter de missiles balistiques intercontinentaux en une année environ, s'il en décidait le développement. Même si des étapes techniques clés, comme la survie de la charge à la rentrée atmosphérique, restent à démontrer. L'Iran affirme que son programme spatial a toujours été pacifique.

Fermeture du détroit d'Ormuz

Risque plus sérieux, les Gardiens de la révolution menacent également de bloquer le détroit d'Ormuz, point de transit clé pour les approvisionnements énergétiques mondiaux.

Entre 20 et 25 % du pétrole mondial et environ 20 % du gaz naturel liquéfié y transitent. Or le risque de perturbations sur les marchés pétroliers est susceptible de nuire à l'économie américaine, mais aussi aux pays du Golfe.

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Cette photo diffusée par le site officiel Sepanews des Gardiens de la révolution islamique le 17 février 2026 montre une roquette tirée lors d'un exercice militaire mené dans le détroit d'Ormuz. © AFP

Pour démontrer sa capacité de nuisance, l'Iran a mené des exercices militaires pendant 24 heures, fermant "partiellement" le corridor maritime le 16 février.

"La fermeture du détroit d'Ormuz ne serait pas nécessairement le facteur le plus déterminant en termes militaires. L'US Navy a la capacité de le rouvrir", commente David Rigoulet-Roze. "En 1988, à la fin de la guerre Iran-Irak, les Iraniens avaient miné le détroit et attaqué les pétroliers en transit. Une situation qui avait conduit les Américains à intervenir dans le cadre de l'opération 'Praying Mantis' et à détruire quasiment le tiers de la flotte iranienne de l'époque en deux jours."

Toutefois, souligne le chercheur, la situation n'est pas la même aujourd'hui "car la marine des Gardiens de la révolution a développé une stratégie navale asymétrique avec des navires rapides et susceptibles de ciblages en essaims, mais avec les limites inhérentes à ce type de moyens".

Cellules dormantes en Europe

Une dernière menace plane, et pas des moindres : l'activation de réseaux à l'étranger contre des intérêts américains. Jusqu'ici, les cibles ont surtout été israéliennes, mais des responsables américains cités par le New York Times redoutent que l'Iran puisse activer ses groupes alliés pour mener des attaques terroristes contre des cibles américaines au Moyen-Orient, mais aussi en Europe.

"En Europe, on s'inquiète de la possibilité de cellules dormantes du Hezbollah", écrit le journal. Bien qu'aucun complot précis n'ait été détecté, une intensification des communications interceptées laisse penser à des préparatifs en cours.

Entre juin et octobre 2024, une société et l'ambassade d'Israël ont été menacées à plusieurs reprises en Suède. Des suspects ont été arrêtés. Le Mossad et les services de renseignement suédois y ont vu la main de l'Iran. Pour Israël, le régime iranien utiliserait les gangs suédois comme des proxys.

En France, en janvier, huit ans de prison ont été requis contre un membre de la DZ Mafia, une bande de narcotrafiquants marseillais, accusé d'avoir incendié deux entreprises liées à des capitaux israéliens près de Toulouse et de Lyon. Le Parquet national antiterroriste (Pnat) enquête sur une possible implication de l'Iran dans ce dossier.