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Charles Kushner & Co. : le ballet des "diplomates gaffeurs" nommés par Donald Trump
Charles Kushner, l’ambassadeur des États-Unis en France, tout juste sanctionné pour ne pas s'être présenté à sa convocation au Quai d’Orsay, est loin d’être le seul émissaire de Donald Trump qui irrite les autorités locales. C’est même une marque de fabrique des nouveaux diplomates de l’ère Trump. Par pure incompétence seulement ?
Charles Kushner, l'ambassadeur des États-Unis en France, n'est pas le seul "diplomate amateur" irritant les autorités du pays où il est en poste. © Ludovic Marin, AFP

Donald Trump et le langage diplomatique ne font pas toujours bon ménage. Et il en va de même pour les diplomates que le président américain a nommés depuis son retour à la Maison Blanche.

La récente et très médiatisée brouille entre Charles Kushner, l’ambassadeur des États-Unis en France, et le gouvernement français en a été une illustration. Les autorités françaises n’avaient pas apprécié que le père de Jared Kushner, l’omniprésent gendre de Donald Trump, republie sur X un commentaire de l’administration Trump sur la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque à Lyon.

Controverses et provocations

Le Quai d’Orsay s’était ensuite ému de la décision de l’ambassadeur de ne pas se présenter à une convocation pour s’expliquer sur cette "ingérence dans les affaires domestiques" françaises. Finalement, Jean-Noël Barrot, le ministre français des Affaires étrangères, et Charles Kushner vont se voir "dans les prochains jours" pour régler leur différend.

L’épisode cadre mal avec la tradition très feutrée de la haute diplomatie. Il n’est, cependant, pas unique en son genre à l’ère Trump.

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Charles Kushner & Co. : le ballet des "diplomates gaffeurs" nommés par Donald Trump
Crise diplomatique entre la Belgique et les Etats-Unis © France 24
05:39

Les autorités belges ont, par exemple, dû regarder avec un sourire en coin les passes d’armes entre le Quai d’Orsay et Charles Kushner. Bruxelles a son propre lot de problèmes avec Bill White, nommé par Donald Trump ambassadeur en Belgique.

Ce dernier a un sens très trumpien de la controverse en majuscules sur X et un goût prononcé pour la provocation. "VOUS DEVEZ IMMÉDIATEMENT METTRE FIN AUX POURSUITES RIDICULES ET ANTISÉMITES À L'ENCONTRE DES TROIS PERSONNALITÉS RELIGIEUSES JUIVES À ANVERS", a-t-il sommé les autorités le 16 février.

En cause : une procédure lancée par la justice belge contre trois circonciseurs soupçonnés d’avoir pratiqué ce rituel sans la présence d’un médecin, ce que la loi belge interdit.

Mais pour Bill White, il s’agit forcément d’antisémitisme. Sommé par le gouvernement belge de cesser toute ingérence publique dans les affaires internes du pays, Bill White a joué la carte de la surenchère. L’ambassadeur américain – un généreux donateur des campagnes présidentielles de 2016 et 2020 – a suggéré sur Instagram que le ministre belge de la Santé Frank Vandenbroucke était corrompu.

Bill White a aussi décidé de s’en prendre à Conner Rousseau, président du parti de centre-gauche Vooruit, qui avait comparé les méthodes de l’ICE, la police américaine de l’immigration, à celles des nazis dans l’Allemagne hitlérienne. L’ambassadeur a exigé des excuses publiques et annoncé vendredi que Conner Rousseau était "interdit de séjour" aux États-Unis… avant de revenir sur cette menace quatre jours plus tard.

"Informer les Luxembourgeois"

En Pologne, Donald Trump s’est permis de nommer en février 2025 un ambassadeur ouvertement hostile au Premier ministre Donald Tusk. Thomas Rose, ancien journaliste et commentateur ultraconservateur, manque rarement une occasion de critiquer la politique du gouvernement, tout en assurant que la Pologne est l’allié numéro 1 de Donald Trump en Europe.

Thomas Rose a décidé de hausser le ton début février. Pas directement contre Donald Tusk, mais contre le président de la Diète polonaise, l’équivalent de l’Assemblée nationale, Wlodzimierz Czarzasty, patron du parti de la Nouvelle gauche.

Il lui reproche de ne pas avoir soutenu la candidature de Donald Trump pour obtenir le prix Nobel de la paix et d’avoir, même, estimé que le président américain ne méritait pas cette récompense. Conséquence : Thomas Rose a décidé de couper tout contact avec le président de la Chambre basse polonaise et a estimé que ces déclarations risquaient de nuire aux relations entre les deux pays.

Les Luxembourgeois ont, quant à eux, été surpris du ton très condescendant de leur nouvelle ambassadrice états-unienne. Lors de son audition au Congrès pour valider sa nomination au Luxembourg en juin 2025, Stacey Feinberg a affirmé que son objectif était "humblement" "d'informer les Luxembourgeois sur la menace chinoise".

Cette femme d’affaires sans expérience diplomatique qui a créé le fonds d’investissement 33 Capital a jugé que le Luxembourg "n’avait pas une vue d’ensemble suffisante" tout en suggérant que le Grand-Duché devait se rendre compte que "Lucifer ne revêt pas forcément les habits du diable".

Ces déclarations ont réussi l’exploit de fâcher à la fois les Chinois et les autorités luxembourgeoises, qui ont voulu rappeler à l’émissaire de Donald Trump que "les Luxembourgeois n’avaient pas besoin d’être informés sur la Chine ou les États-Unis" et que leur pays n'était "pas un vassal" de l'une ou l'autre de ces superpuissances.

"Pas assez civilisés"

L’Europe semble donc bien lotie par les nominations diplomatiques de Donald Trump. Et c’est sans compter Jeff Landry, l’envoyé spécial de Donald Trump au Groenland, qui a fait couler beaucoup d’encre pour avoir promu le désir du milliardaire républicain d'annexer ce territoire, qui dépend du Danemark.

Quid aussi de l’Allemagne qui, un an après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, n’a toujours pas d’ambassadeur américain ?

Les pays européens ne sont cependant pas les seuls à subir les "gaffes" des diplomates de Donald Trump. L’ancien promoteur immobilier Tom Barrack, devenu ambassadeur des États-Unis en Turquie, a choqué un parterre de journalistes libanais en août 2025 lorsqu'il leur a demandé de "se comporter de manière civilisée" et de ne pas transformer la conférence de presse en "animalerie".

Un choix de mots jugé pour le moins problématique pour un homme chargé par Donald Trump d’être son envoyé spécial en Syrie, en plus de son rôle d’ambassadeur en Turquie.

"Durant le premier mandat de Donald Trump, tout le monde critiquait les déclarations controversées de Richard Grenell, l’ambassadeur américain en Allemagne. Aujourd’hui, on a l’impression qu’ils sont tous comme lui", constate Andrew Gawthorpe, spécialiste de l’histoire de la politique étrangère américaine à l’université de Leyde.

Des "amateurs" qui savent ce qu'ils font

Ces nominations controversées ont souvent été pointées du doigt comme la preuve que Donald Trump avait créé une "diplomatie d’amateurs". "Il s’est, en effet, débarrassé de bon nombre de diplomates de carrière car il se méfie de ces professionnels de 'l’establishment' qui sont, pour lui, autant d’obstacles à ses objectifs politiques", estime Scott Lucas, spécialiste de politique internationale et de la diplomatie américaine à l'University College Dublin.

Donald Trump n’est cependant pas le premier à nommer des "amateurs" à des postes d’ambassadeur. "Cela fait longtemps que ces postes en Europe occidentale ne sont plus occupés par des diplomates de carrière, mais sont plutôt attribués à titre de récompense à des donateurs de campagne ou d’influents soutiens, car il s’agit de missions agréables et pas particulièrement compliquées", estime Andrew Gawthorpe.

Le 47e président des États-Unis bouscule ces us et coutumes en privilégiant des "proches et alliés capables de porter la bonne parole idéologique aussi", estime Scott Lucas. Pour lui, ces "gaffes" ne sont pas que des signes d’incompétence, mais aussi en partie "les signes d’une stratégie plus délibérée de saper les relations avec certains pays, notamment en Europe".

Ces provocations servent aussi à "façonner son image auprès des médias ultraconservateurs américains", soutient Andrew Gawthorpe. Selon lui, la diplomatie est le cadet des soucis de ces ambitieux ambassadeurs : qu’importe si le gouvernement français ou belge s’emporte, du moment que Fox News ou Newsmax y voient un signe de loyauté à la cause Maga. "C’est pour cela que ces diplomates se saisissent des sujets liés à l’antisémitisme ou à la liberté d’expression car cela leur permet de passer sur ces chaînes et de participer à des podcasts conservateurs qui comptent", résume ce spécialiste. Et tout ça sur le dos de ce qui reste des relations transatlantiques.