
Axel Frelin, 19 ans, en pleine séance de collage pour Mathieu Garabédian, candidat LFI à la mairie de Villeurbanne, le 19 février 2026. © France 24
Les rues de Villeurbanne sont presque désertes. Les vacances scolaires ont vidé les trottoirs, et seuls quelques enfants traversent en trottinette la place devant l'hôtel de ville, sous un ciel gris d'hiver. Une accalmie trompeuse. Car à quelques kilomètres de là, à Lyon, la mort du militant nationaliste Quentin Deranque a déclenché une onde de choc qui rejaillit sur toute la campagne des municipales.
Mathieu Garabédian, 32 ans, est adjoint au maire PS sortant de Villeurbanne. Il se présente face à lui sous l'étiquette La France insoumise. "Ce qui a changé, c'est surtout la vigilance", pose d'emblée le candidat qui a donné rendez-vous à France 24 sur la terrasse d'un bistrot, voisin de son QG de campagne. "On continue notre campagne. On renforce simplement nos équipes. Là où on pouvait être deux en porte-à-porte, on est trois ou quatre. Et on fait attention aux lieux où on choisit d'aller."
Depuis le drame, plusieurs permanences d'élus LFI ont subi des dégradations allant du jet de projectiles à l'aspersion de liquide rouge comme à Lille, Tours, Metz, Castres, Bordeaux ou Rouen. Les consignes de sécurité ont donc été durcies. L'équipe de Mathieu Garabédian est en contact avec la préfecture et la police nationale. "Ce sont eux qui nous ont appelés pour savoir où se trouvait notre local, où nous allions être présents pendant nos actions. On applique strictement les consignes pour militer en sécurité", explique cet ingénieur mécanique de formation.

"On n'est coupable de rien"
Samedi, un étudiant et militant d'extrême droite de 23 ans, Quentin Deranque, est mort à Lyon, au surlendemain d'une violente agression par plusieurs personnes cagoulées. Si le collectif identitaire Némésis affirme qu'il assurait la sécurité de ses militantes lors d'une manifestation contre la venue de l'eurodéputée LFI Rima Hassan, la famille du jeune homme a tenu à nuancer ce profil : leur avocat Me Fabien Rajon, a insisté sur TF1 que Quentin Deranque "n'était pas un gros bras d'extrême droite".
À ce stade, sept hommes ont été mis en examen. Parmi eux, deux proches du député LFI Raphaël Arnault – fondateur du groupe antifasciste La Jeune Garde, dont la dissolution a été prononcée en juin 2025 – ont été placés en détention provisoire. Jacques-Élie Favrot, son assistant parlementaire, est poursuivi pour "complicité", son avocat précisant qu'il "n'a porté aucun coup direct". Le second, Adrian Besseyre, membre de l'équipe du député jusqu'à quelques jours avant les faits, est mis en examen pour "homicide volontaire", tout comme cinq autres suspects.
Une grande partie de la classe politique voit dans ce drame l'occasion d'ostraciser encore davantage les Insoumis, déjà visés par des accusations d'antisémitisme. Extrême droite, droite, gouvernement et une partie de la gauche ont ainsi multiplié les déclarations les accusant d’être responsables de la mort du militant d'extrême droite. LFI fait désormais l'objet de menaces. Son siège national, à Paris, a ainsi été brièvement évacué mercredi après une alerte à la bombe. "On a été très choqués", confie le maire-adjoint de Villeurbanne. "On a l'impression d'avoir passé un cap. Il évoque une "ambiance devenue très pesante ces derniers jours."

Mathieu Garabédian, qui ambitionne d'être un maire "au plus proche des habitants", ne veut pas pour autant abandonner la campagne électorale à moins d'un mois des élections municipales : "On considère qu'on n'est coupable de rien. On ne voit pas pourquoi on arrêterait de discuter avec les habitants. Ce serait catastrophique de marginaliser la parole politique qu'on porte."
À Villeurbanne, 16e ville de France avec ses 163 000 habitants, La France insoumise avance en terrain conquis. Cette ancienne cité ouvrière, bastion gauche limitrophe de Lyon, cultive sa singularité. "On nous confond souvent avec Lyon, comme si nous étions dans son ombre, mais Villeurbanne a toujours été indépendante, populaire et métissée", martèle le candidat. La ville n'échappe pourtant pas au débat actuel.
Pour le comprendre, direction l'est de la ville, dans le quartier Saint-Jean. Changement de décor : isolé par le périphérique et le canal de Jonage, ce secteur prioritaire illustre les défis d'une campagne menée dans les zones les plus enclavées de la commune.
"La mort d'un jeune homme est instrumentalisée"
Devant la supérette du quartier, les tracts passent de main en main, sans tension apparente. Une femme s'arrête, sourit, accepte le prospectus. D'autres déclinent d'un geste rapide : "Pas de politique !" Sur la place, les immeubles des années 1970 dominent des vitrines de magasin fermées. Ici, le sentiment d'abandon revient souvent dans les conversations – peu de services publics, un futur tramway qui contournera le cœur du quartier, et des logements mal isolés.
Mohamed Chamcham, 61 ans, Villeurbannais "depuis toujours", fait partie de l'équipe du jour. Tracts en main, il désigne les vitrines vides derrière lui. "Plus de bureau de poste, plus aucune boutique. C'est censé être un centre commercial, mais il n'y a plus rien ! Ça ne permet pas d'avoir une vraie vie de quartier. Les gens qui n'ont pas de voiture se sentent exclus." Saint-Jean compte une forte proportion de jeunes et de familles issues de l'immigration, notamment maghrébine et subsaharienne.

À ses côtés, Josée Moudilou, 43 ans, enseignante à Villeurbanne, engagée de longue date dans l'afroféminisme et deuxième de liste aux élections de la Métropole de Lyon, récupère une liasse de tracts avant de repartir vers un groupe de passants. "On fait comme d'habitude, on reste visibles sur le terrain", explique-t-elle avec un large sourire. "Bien sûr, on protège nos militants, on prend nos précautions. Mais on n'a eu aucun incident."
La militante ne minimise pas pour autant le climat national. La députée du Rhône et candidate insoumise à la mairie de Lyon, Anaïs Belouassa-Cherifi, a suspendu temporairement sa campagne, et affirme avoir été "la cible de menaces de mort et de viol constantes" depuis la rixe. "Ce sont des réalités, on les entend. Mais ici, ça se passe bien", poursuit Josée Moudilou. "Ce qui me rend triste, c'est que la mort d'un jeune homme est instrumentalisée pour faire de la politique. Les auteurs doivent être punis, c'est indiscutable. Le problème, c'est que toute la classe politique ne joue pas le jeu de l'appel au calme. Il faut penser à la famille."
"Extrême gauche, extrême droite… il y a trop de violence !"
Dans ce secteur où LFI réalise régulièrement de bons scores, le parti reste solidement implanté. À la sortie de la supérette, Sonia, 34 ans, accepte le tract. "Le lien fait entre LFI et la mort de ce jeune homme ne me parle pas trop", confie-t-elle. "C'est délicat à l'approche des élections, mais ça ne change pas mon regard. Il faut faire la part des choses !"

D'autres se montrent plus hésitants. Mohamed, 37 ans, pressé d'aller récupérer ses enfants au centre de loisirs, garde le prospectus mais exprime ses réserves. Le cœur n'est pas qu'à la campagne municipale ; la mort de Quentin Deranque pèse sur les esprits. "Ce truc de fou, je ne cautionne pas", lâche-t-il, évoquant les dernières vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrant des militants d'ultradroite utilisant des armes improvisées au cours de la rixe où Quentin Deranque a été mortellement blessé.
Pour lui, les responsabilités sont claires : les "extrêmes". "Extrême gauche, extrême droite… il y a trop de violence ! Il y a LFI d'un côté et le Rassemblement national de l'autre, vous êtes dans les deux extrêmes !", lâche-t-il aux militants. "Pour moi, ceux qui ont frappé Quentin, ce sont des gens de LFI, point barre."
Face à lui, la militante ne se démonte pas. Elle précise que le service d'ordre de son parti n'était pas impliqué : "On n'a rien à voir là-dedans, il s'agissait d'une rixe entre antifas et fascistes, comme il y en a depuis longtemps à Lyon." Un argument qui ne convainc pas. "Comme par hasard Rima Hassan est présente, et il y a une bagarre !", conclut-il avant de s'éloigner, tract plié dans la main.
"Il y a des humains derrière les militants"
Lorsque la pluie se met à tomber, l'équipe de militants se dirige vers l'un des immeubles qui fait face à la supérette. Prochaine étape : le porte-à-porte, rituel presque quotidien de la campagne insoumise à Villeurbanne. Dans le hall, une odeur d'humidité flotte. L'ascenseur affiche, comme souvent, un laconique "hors service". Les sept étages se feront à pied.
À 19 ans, Axel Frelin incarne la relève. Étudiant en sciences sociales, il gravit les marches deux à deux. Malgré les tensions, il assure que l'accueil reste cordial. "Les gens font la part des choses", confie-t-il entre deux sonneries. Sa véritable inquiétude concerne surtout les événements publics annoncés en ligne, où l'exposition peut faire des militants des cibles pour l'extrême droite.
Mais au-delà de la sécurité physique, c'est le climat verbal qui le préoccupe. "En insultant LFI en bloc, ils oublient qu'il y a des humains derrière les militants. On veut juste militer en paix." Il évoque aussi un "deux poids, deux mesures" dans l'indignation collective. S'il s'associe à l'hommage rendu à Quentin Deranque à l'Assemblée nationale, il regrette le silence autour d'autres drames, comme la mort d'Ismaël Aali, 20 ans, dont le corps a été retrouvé début janvier dans un étang au sud de Lyon. Une information judiciaire a été ouverte pour meurtre à caractère raciste. "On ne peut pas hiérarchiser les morts. L'extrême droite a tué des dizaines de fois depuis 1980, mais on n'a pas eu autant de minutes de silence."
En ce début de période de ramadan, les portes des appartements s'ouvrent peu. Certains habitants entrouvrent, prennent le tract, promettent de lire plus tard. Souleiman Mihidjahi, agent de nettoyage, installé ici depuis 2011, accepte de discuter quelques minutes. "Ce qui s'est passé, c'est terrible. Mais je ne sais pas si les accusations contre LFI sont vraies ou pas. On entend qu'un collaborateur serait impliqué… Moi, j'ai des enfants. Le climat tendu à Lyon me fait peur."

Un étage plus bas, Wilvon Nkouta, 19 ans, étudiant, avoue ne pas avoir suivi l'affaire. "Il n'y a que du foot sur mes réseaux sociaux !", sourit-il, avant d'échanger tout de même quelques mots sur le manque de transports et l'humidité de son immeuble.
"Je pense à mes gosses"
La tournée ne s'arrête pas là. Direction le stade et le centre d'animation pour le traditionnel collage d'affiches. Axel Frelin parle d'une "guerre du collage" particulièrement soutenue ces derniers jours, tout en arrachant les affiches de l'ancien maire ex-PS Jean-Paul Bret, désormais candidat, dont le visage s'étale en grand format.
À quelques mètres, Julien, 42 ans, casquette vissée sur la tête, observe la scène et salue les militants. "Ici, tout le monde aime tout le monde", glisse-t-il. Sur le climat tendu depuis la mort de Quentin Deranque, il se montre mesuré : "Bien sûr que c'est dramatique, ça touche tout le monde. Mais faire un amalgame avec LFI, je ne vois pas le rapport. Dans les quartiers populaires, des drames, il y en a tous les jours."

Son ami Benoît, lui, regarde déjà vers le week-end. Il pense à la marche prévue samedi après-midi à Lyon en hommage au militant nationaliste décédé. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a évoqué la présence attendue de "2 000 à 3 000 personnes" issues de "l'ultradroite", encadrées par un "dispositif policier extrêmement important". Plusieurs responsables politiques, dont le maire écologiste de Lyon Grégory Doucet, ont demandé l'interdiction de la manifestation, redoutant de nouvelles violences dans une ville déjà sous tension.
Benoît n'est pas rassuré. "Je vois passer des appels sur les réseaux sociaux pour nous dire de ne pas aller en ville ce jour-là. Je pense à mes gosses. Il y a des risques de se faire agresser."
En fin de journée, les équipes rangent les seaux de colle et les derniers tracts. À moins d'un mois du premier tour, le 15 mars, chacun sait que la campagne entre dans sa phase décisive. Le maire sortant socialiste a exclu toute alliance avec la liste LFI au second tour. "On fera tout pour empêcher la droite de gagner", assure pourtant Mathieu Garabédian. "Si on est en tête au premier tour, on appellera la liste de Cédric Van Styvendael à nous rejoindre pour construire un projet ensemble." Dans une ville historiquement ancrée à gauche, le drame lyonnais complique un peu plus les équilibres politiques.
