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Visites de Nunez et de Tiani en Algérie : un incongru ballet diplomatique à Alger
Alors que le ministre français de l'Intérieur Laurent Nunez arrivait lundi à Alger pour une visite de deux jours à l’invitation de son homologue algérien, le président Abdelmadjid Tebboune recevait quant à lui le chef de la junte nigérienne Abdourahamane Tiani, qui accuse la France de vouloir déstabiliser son pays et de financer les terroristes.
Montage photo du président algérien Abdelmadjid Tebboune (centre), du ministre de l'Interieur français Laurent Nuñez (gauche) et du dirigeant militaire du Niger Abdourahamane Tiani (droite). © AFP, présidence algérienne, Studio graphique FMM

L’heure était à l’apaisement des tensions en Algérie, lundi 16 et mardi 17 février, alors que les autorités recevaient deux importants partenaires avec qui les relations ont connu cette dernière année de sérieux coups de froid.

Arrivé dimanche, le dirigeant militaire du Niger, le général Abdourahamane Tiani, a ouvert le bal, onze mois après l’incident du drone malien – abattu par l’Algérie près de la frontière entre les deux pays – qui avait provoqué une rupture des relations diplomatiques entre Alger et les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger).

Alors que le chef de la junte nigérienne était reçu lundi par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, le ministre français de l’Intérieur Laurent Nunez atterrissait à son tour à Alger, accueilli par son homologue algérien, pour tenter d’amorcer le dégel d'une crise diplomatique avec l’Algérie ayant atteint en 2025 un sommet historique.

Nombre d’observateurs ont soulevé l’incongruité de ces visites simultanées à Alger, quelques jours après de nouvelles déclarations incendiaires du Niger envers la France, et en particulier de son chef d’état-major, qui affirmait mercredi dernier se préparer à une guerre contre l'ancienne puissance colonisatrice.

La sécurité intérieure, sujet prioritaire pour Nunez

La visite de Laurent Nunez s’inscrit dans le "processus graduel" évoqué en novembre dernier par Emmanuel Macron pour relancer la relation franco-algérienne.

"Ces derniers mois, il y a eu des contacts sécuritaires, des réunions entre spécialistes sur les questions de circulation et d’immigration", indique une source proche du dossier. "Sur la base des conversations, le ministre a jugé que c'était pour lui le moment d'aller à Alger et de répondre à l'invitation de son homologue."

Depuis la reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental, considérée comme une trahison par Alger, les sujets de tensions se sont accumulés, qu'il s'agisse de l’expulsion des personnes sous OQTF (obligation de quitter le territoire français), de l’affaire Boualem Sansal (finalement libéré le 12 novembre) ou de l’enlèvement en France de l’influenceur algérien Amir DZ, attribué par Paris au régime algérien.

La crise avait atteint en avril un niveau inédit avec des expulsions mutuelles de diplomates.

Depuis, la France a changé de ministre de l’Intérieur. Bruno Retailleau, partisan du bras de fer avec Alger, a cédé sa place à l’ancien préfet de police et directeur de la DGSI (direction générale de la sécurité intérieure). "Un profil plus technique, très bon connaisseur des dossiers sécuritaires et moins tenté de faire de l’Algérie une question politique", souligne le chercheur Hasni Abidi, spécialiste de l’Algérie.

À l’agenda algérois du ministre figuraient ainsi la coopération policière, notamment sur le narcotrafic, la lutte contre l'immigration clandestine et le retour des personnes sous OQTF, ainsi que la question de l’assouplissement des visas, demandée par les Algériens. Avec en toile de fond l’affaire Christophe Gleize.

Le journaliste français a été condamné le 29 juin 2025 à sept années de prison pour "apologie du terrorisme".

Après la grâce accordée à Boualem Sansal, sa famille espérait obtenir sa libération lors du procès en appel. La confirmation de sa peine initiale avait été perçue comme une douche froide.

Maigre compensation, le journaliste a été transféré fin janvier de la prison de Tizi Ouzou à celle de Koléa, dans la banlieue d'Alger, facilitant les visites.

"Le cas Christophe Gleizes n’est pas un enjeu de négociation. Il va se pourvoir en cassation et nous souhaitons ensuite pouvoir obtenir une mesure de grâce. Ce sujet est discuté dans la discrétion", indique la source contactée par France 24.

Discussions économiques et sécuritaires avec le Niger

Autre signe encourageant d’un éventuel dégel, Laurent Nunez a finalement été reçu par le président algérien Abdelmadjid Tebboune mardi, dans l’après-midi. La France et l'Algérie se sont entendues pour relancer une "coopération sécuritaire de très haut niveau", a-t-il annoncé lors d'une brève déclaration au terme de sa visite de deux jours.

La veille, une autre visite au palais présidentiel avait fait couler beaucoup d’encre, celle du dirigeant militaire du Niger, Abdourahamane Tiani, invité par Abdelmadjid Tebboune pour une visite officielle de travail et d'amitié.

Venu accompagné d’une large délégation de 11 ministres, le général avait pour l’occasion troqué son treillis militaire pour un costume civil, selon la tradition protocolaire des visites officielles au palais d'El Mouradia.

Une visite durant laquelle Abdelmadjid Tebboune a relancé le projet de gazoduc transsaharien (TGSP), qui doit traverser le Niger afin d’acheminer en Algérie du gaz extrait au Nigeria. Le gazoduc doit également alimenter le Sahel et permettre les exportations en Europe.

Lancé début 2025, ce projet avait pâti des tensions entre l’Algérie et le Mali, en particulier de l’incident du drone malien, abattu par l’armée algérienne le 1er avril 2025 près de la localité frontalière de Tin Zaouatine. En réponse, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) avaient rappelé leurs ambassadeurs à Alger, dénonçant une "action hostile préméditée".

"Le Niger avait tout intérêt à se réconcilier avec l’Algérie pour des questions énergétiques, avec les investissements de la Sonatrach (entreprise pétrolière et gazière d’État algérienne, NDLR), mais également sécuritaires, car les deux pays partagent plus de 900 km de frontière commune", souligne Hasni Abidi.

Le 12 février, les deux pays avaient acté la reprise de leurs relations diplomatiques avec le retour de leurs ambassadeurs à Alger et Niamey. Trois jours plus tard, une délégation algérienne était reçue au Burkina Faso, pour renforcer la coopération dans les secteurs minier et énergétique.

Dans son discours, Abdourahamane Tiani a salué la "solidarité" de l’Algérie après le coup d’État militaire de juillet 2023, rappelant qu’elle s’était opposée à l’intervention militaire au Niger, un temps envisagée par la Cédéao afin de rétablir le président déchu Mohamed Bazoum dans ses fonctions, avant d’être finalement abandonnée.

Il s’est en revanche gardé de tout commentaire sur la brouille avec Bamako, qui accuse régulièrement Alger de soutien aux groupes terroristes et d'ingérence dans ses affaires internes. Le Niger compte-t-il se poser en médiateur pour résoudre le conflit entre l’Algérie et le Mali ou au contraire prendre ses distances avec son allié au sein de l’AES ? La question demeure pour l’heure en suspens.

L’Algérie, intermédiaire entre la France et le Niger ?

Si, à Alger, l’heure était à la réconciliation, le général Tiani n’a pas manqué l’occasion de réitérer ses attaques contre la France, responsable selon lui d’avoir manipulé "certains dirigeants africains" pour "porter la guerre contre le peuple nigérien". Une nouvelle charge contre Paris, proférée alors même que Laurent Nunez était accueilli à l’aéroport d’Alger par son homologue algérien.

"Nous n’étions pas au courant de la visite du dirigeant nigérien mais tout porte à croire qu’il s’agit d’une pure collision de calendriers", indique la source diplomatique française contactée par France 24. Un agenda chargé qui pourrait être lié au début du ramadan jeudi, durant lequel les activités officielles sont généralement réduites, indique-t-on.

Ces derniers jours, le Niger a encore durci le ton vis-à-vis de la France, avec qui les canaux diplomatiques sont rompus depuis le coup d’État du 23 juillet 2023. Lors d’une interview fleuve de près de cinq heures diffusée vendredi à la télévision nationale nigérienne (RTN), le général Tiani a attribué l’attaque de l’aéroport de Niamey, dans la nuit du 28 au 29 janvier, à des "mercenaires financés par la France", rejetant la revendication du groupe État islamique. Deux jours plus tôt, son chef d'état-major particulier, le général Ibro Amadou Bacharou, déclarait lors d’un discours enflammé au stade de Niamey "se préparer à la guerre avec la France".

Visites de Nunez et de Tiani en Algérie : un incongru ballet diplomatique à Alger

Si les visites simultanées du ministre français et du dirigeant nigérien semblent être une coïncidence, il n’est pas exclu que l’Algérie soit amenée à jouer un rôle d’intermédiaire entre les deux pays, analyse Hasni Abidi. "Certains dossiers sécuritaires importants pour la France et l’Algérie ont également attrait à la sécurité du Sahel", souligne l’expert. "La version de Niamey sur l’attaque de l’aéroport ne résiste pas à l'analyse, car il n'est pas dans l'intérêt de la France d'avoir une instabilité dans cette zone. Si la relation s’améliore entre la France et l’Algérie, celle-ci pourrait être amenée à faire passer des messages des Français aux autorités nigériennes et vice-versa", conclut-il.

Avant son voyage à Alger, Laurent Nunez avait indiqué que "toutes les questions de sécurité" seraient sur la table, y compris la lutte antiterroriste au Sahel et le partage de renseignement avec Alger.

Lors de la conférence de presse avec le général Tiani, Abdelmadjid Tebboune a assuré être "dans le même camp" que le Niger en matière de lutte antiterroriste, promettant de "coopérer au maximum en mobilisant toutes les capacités et l’expertise".