
Un enfant regarde à travers un trou dans une couverture lors d'une exposition de dessins réalisés par des enfants et des femmes dans le quartier d'Al-Rimal, à Gaza, le 5 novembre 2025. © Omar Al-Qattaa, AFP
Tout commence très modestement, sur un terrain vague à côté de sa maison à Al-Zawayda, une ville agricole non loin de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza. C'est là que l'autrice palestinienne Safaa Al-Nabaheen décide, en 2024, alors que la guerre fait rage, d'organiser un atelier afin d'aider les enfants à créer des histoires, à rêver et à laisser leur imagination s'envoler au-delà de la mort et de la destruction qui les entourent.
En ce début d'année 2024, quelques mois seulement après le commencement de la guerre lancée par Israël après l'attaque du 7 octobre 2023, la population de Gaza est en mouvement. L'armée israélienne commence à émettre des ordres d'évacuation, déclenchant un processus qui conduira au déplacement de 1,9 million des 2,2 millions d'habitants de Gaza d'ici à la fin de l'année.
Les villes du centre et du sud de l'enclave sont bientôt surchargées de réfugiés arrivant du nord, le nombre de morts augmente et, alors que le désespoir grandit à chaque bombardement, Safaa Al-Nabaheen a une idée.
"En tant qu'écrivaine et romancière, il m'était possible de proposer des ateliers de formation aux enfants et aux adolescents sur l'art d'écrire des nouvelles, leur apprenant à canaliser leur monde intérieur à travers la narration", explique l'autrice palestinienne de 31 ans.
Mais au moment de se lancer, elle a une révélation. "Lors de ma première séance avec eux, j'ai découvert que certains avaient vieilli de 20 ans", raconte-t-elle. "J'ai interrogé un enfant sur son enfance ou ses rêves, et sa seule réponse a été de me dire que son souci aujourd'hui était de remplir des récipients d'eau, de ramasser du bois pour que sa mère puisse cuisiner ce qu'il restait à manger et de prier pour qu'il ne pleuve pas, afin que leurs tentes ne soient pas inondées."
Safaa Al-Nabaheen persévère et, petit à petit, les enfants commencent à réagir. "Les débuts ont été très simples : nos réunions ne coûtaient rien d'autre que des échanges et des jeux pour se divertir. C'était une toute petite tente au bord du terrain, où les enfants s'asseyaient sur des nattes avec une montagne d'espoir dans le cœur", explique-t-elle.
"The Creative Refuge Project"
Après des débuts "modestes", ses ateliers, baptisés "The Creative Refuge Project" ("le projet refuge créatif" en français), commencent à se développer, attirant davantage d'enfants, alors que les écoles de Gaza sont fermées.
"Au début, les sessions étaient axées sur le soutien psychologique et les loisirs. Puis, nous avons intégré le monde des rêves, en leur apprenant à exprimer tout ce qu'ils ressentent par l'écriture. J'ai ensuite mis en place la diffusion d'un journal radiophonique, une courte pièce de théâtre, la lecture d'histoires populaires qui inspirent l'expression, ou la création d'une chorale pour nos vieilles chansons palestiniennes. Puis, j'ai commencé à faire connaître mon petit camp via Facebook", raconte-t-elle.

À mesure que le projet prend de l'ampleur, Safaa Al-Nabaheen se met en quête de sponsors et sollicite des financements internationaux. Elle gère seule le projet et a besoin d'aide, la mission est difficile alors que la guerre bat son plein.
C'est alors que le malheur frappe sa famille.
Son frère, Mohammed, est tué le 13 juillet 2024 lors d'une frappe de drone israélien alors qu'il ramassait du bois à l'extérieur.
"Perdre mon frère n'a pas été facile", dit-elle, dans un euphémisme choisi pour contenir ses émotions. "J'ai essayé de m'occuper à l'époque, en poursuivant mes études universitaires malgré des circonstances impossibles, via Internet, qui était rarement disponible."
L'horreur venue de la mer
Après une suspension du "Creative Refuge Project" pendant six mois à la suite du décès de Mohammed, les choses recommencent à bouger. Le Goethe-Institut, une ONG allemande, manifeste son intérêt pour le financement de son programme et l'écrivaine se plonge dans les formalités administratives nécessaires à sa concrétisation.
En septembre 2024, le carnage à Gaza s'intensifie, le nombre de morts dépasse les 40 000. Les gros titres quotidiens font état d'attaques israéliennes à Khan Younès, Gaza, Rafah, Deir al-Balah, Mawasi, Jabaliya... Des noms de villes, de villages et de camps désormais familiers au public international.
Mais à l'époque, le monde extérieur ignore encore l'ampleur de l'utilisation par Israël de quadricoptères et de drones pour espionner et tuer dans tous les coins de l'enclave assiégée. Les Gazaouis, eux, n'ont pas ce luxe. Et le 15 septembre 2024, l'horreur – venant cette fois de la mer – s'abat de nouveau sur Safaa Al-Nabaheen.
Cette nuit-là, son deuxième frère, Saeb, père de trois jeunes enfants, part pêcher, ignorant les avertissements de sa famille, dans une tentative désespérée de subvenir aux besoins de ses enfants alors que la situation économique à Gaza se détériore, que les prix grimpent et que les stocks alimentaires s'effondrent.
"Un quadricoptère israélien l'a repéré en mer, l'a poursuivi dans l'eau et, alors qu'il essayait de s'enfuir à la nage, a tiré des balles partout sur son corps", raconte Safaa Al-Nabaheen. "Il a essayé de s'enfuir. Sur le rivage, les gens lui criaient que sa mort était inévitable et lui demandaient de réciter la Shahada (la profession de foi islamique, NDLR), car ils voyaient son sang jaillir de toutes les parties de son corps. Puis, un autre drone a visé sa tête avec un projectile. Il est tombé au sol, couvert de sable marin..."
"Un jour, il m'avait dit : 'Je suis un fils de la mer ; si je la quitte, je meurs.' Mais la mer ne s'est pas souciée de lui", confie-t-elle tristement.
En 2025, un rapport de l'ONU indiquait que les attaques "systématiques" d'Israël avaient tué 200 pêcheurs civils jusqu'en décembre 2024. Ils étaient pris pour cible "généralement sans avertissement, alors qu'ils pêchaient à bord de bateaux à rames ne représentant aucune menace perceptible" pour les forces navales israéliennes.
Une tente chaleureuse aux "belles couleurs"
Le jour de la mort du deuxième frère de Safaa Al-Nabaheen est aussi le jour de la signature de son contrat avec le Goethe-Institut pour son projet d'atelier, à la même période que ses examens finaux à l'université.
"Malgré cette situation impossible, j'étais déterminée à mener à bien mes études et mon projet en parallèle. Cinq jours plus tard, je me suis rendue au camp pour commencer mon travail. J'ai construit une grande tente décorée de couleurs et d'images magnifiques. Grâce au financement, je disposais de certaines ressources, j'ai donc préparé une tente chaleureuse qui accueillait tous les enfants", décrit-elle.

Au total, 50 enfants âgés de 8 à 15 ans participent au projet. Et grâce au nouveau financement, l'autrice peut élargir les programmes en y ajoutant des répétitions théâtrales et des mises en scène. "En vérité, je souffrais des affres de la perte... Je n'avais d'autre choix que de me plonger dans mon travail et mes études."
Le projet a duré trois mois, avec des réunions trois jours par semaine. Le dernier jour, "nous nous sommes tous effondrés en larmes", se rappelle-t-elle.
À cette époque, la plupart des enfants de son atelier commencent à retourner dans leurs foyers, dans le nord de Gaza. Sans projets à planifier et à organiser pour occuper ses journées, Safaa Al-Nabaheen se tourne de nouveau vers l'écriture.
Son premier roman en arabe, publié en 2021, reçoit un prix au Liban avant la guerre. Son deuxième, "Le Mystère de la fille oubliée", également en arabe, elle l'écrit avec une mission : éviter "intentionnellement" d'écrire sur la guerre "parce qu'(elle) n'étai(t) pas prête à affronter la dure réalité".
Depuis, elle en a écrit un troisième, "Disowned", publié en Égypte et récemment présenté au Salon international du livre du Caire, mais aussi un recueil de poèmes, "When Ash Blossoms", et a terminé l'écriture de son quatrième roman, "Letters Not Yet Delivered".
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Admise en Occident, bloquée à Gaza
L'écriture a longtemps été un mécanisme d'adaptation et un facteur de résilience pour Safaa Al-Nabaheen. La difficulté, pour la jeune écrivaine palestinienne, réside toutefois dans les forces qui échappent à son contrôle.
Malgré un cessez-le-feu signé en octobre dernier, le nombre de victimes des tirs israéliens ne cesse d'augmenter. En début de semaine, le ministère de la Santé de Gaza a déclaré que 586 Palestiniens avaient été tués depuis le début du cessez-le-feu, portant le bilan cumulé de la guerre à plus de 72 000 morts.
Pour Safaa Al-Nabaheen, ce cessez-le-feu n'a rien changé. "C'est un mensonge. En réalité, la guerre n'a pas cessé. Elle s'est seulement arrêtée dans les médias pour apaiser l'opinion publique", dit-elle. "Les frappes (israéliennes) se poursuivent. Nous vivons dans un chaos sans précédent. Il y a eu une légère amélioration en ce qui concerne la nourriture et l'eau, mais la situation générale reste désastreuse."
Israël n'autorise toujours pas les journalistes étrangers à se rendre librement à Gaza et la communication avec le monde extérieur reste difficile en raison des coupures fréquentes d'Internet.
Les interviews de Safaa Al-Nabaheen par France 24 ont été réalisées par mails, messages et appels téléphoniques. Au cours d'un entretien sur une application de messagerie, une explosion massive a retenti, apparemment près de sa chambre. Mais la romancière a insisté pour continuer la discussion.
La volonté de faire connaître son histoire hors de Gaza la motive à continuer ces jours-ci, mais s'accrocher devient de plus en plus difficile. Des bombardements à la bureaucratie, les défis semblent parfois insurmontables. Malgré tout, elle continue à travailler et à écrire pour survivre.
Depuis quelques mois, elle tente de quitter Gaza pour vivre loin de l'enclave assiégée, mais le processus s'enlise.
Une université italienne a transmis sa candidature à une fondation pour une résidence d'écrivain. Mais elle n'a reçu aucune réponse. Un fonds international pour les artistes et les acteurs culturels en danger l'a soutenue "de manière incroyable". Mais lors de la sélection finale, "ils m'ont rejetée dès qu'ils ont réalisé que je venais de Gaza", raconte Safaa Al-Nabaheen.
Elle a réussi à obtenir une admission conditionnelle dans une université britannique pour le semestre suivant, mais les conditions comprenaient un financement et des tests, qui nécessitent à leur tour un visa ; une bourse d'écriture dans une université américaine lui a également été accordée, une fois de plus grâce à l'aide de quelques écrivains basés aux États-Unis. Mais le processus n'a pas abouti, car le gouvernement américain n'évacue pas les Palestiniens.
Le 2 février dernier, le passage frontalier de Rafah a été partiellement ouvert, dans un contexte chaotique. Environ 20 000 Gazaouis ont besoin d'un traitement médical urgent à l'étranger, mais le premier jour, Israël n'a autorisé que cinq patients à partir.
Au vu des conditions, les Gazaouis admis dans des écoles et des institutions occidentales sont conscients qu'ils ne figurent pas sur la liste des priorités. À l'approche des dates limites pour le prochain semestre, ils voient leurs places et leurs bourses leur échapper.
Pour Safaa Al-Nabaheen, c'est un processus déchirant. "Je ne trouve pas les mots pour décrire l'ampleur de l'injustice et de la frustration que je subis", déclare-t-elle, impuissante.
Après avoir passé des années à travailler avec les enfants de Gaza pour les aider à rêver d'un avenir au-delà des soucis pressants de la survie, ses propres leçons sont désormais un défi pour elle-même.
Mais elle n'est pas du genre à abandonner. "Je ne perds pas espoir. Je ne perdrai jamais espoir", assure-t-elle. "Il y a tellement de gens coincés dans des endroits difficiles comme Gaza. Je vais continuer. L'écriture est ma façon d'aller de l'avant."
Cet article a été adapté de l'anglais. Retrouvez ici la version originale.
