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Pourquoi l’Ukraine a décidé de dissoudre ses Légions internationales
Les combattants étrangers qui appartenaient aux quatre Légions internationales vont être affectés à d’autres unités, essentiellement des bataillons d’assaut. Une décision de l’état-major qui a suscité de nombreuses critiques et incompréhension pour des unités qui ont prouvé leur valeur depuis leur création en 2022. Explications d’un changement aux ramifications profondes pour l’armée ukrainienne.
Des volontaires russes du bataillon sibérien qui combat aux côtés des Ukrainiens. Ils appartiennent à des unités de la légion internationale sous l'autorité du renseignement militaire et pas du ministère de la Défense. © Efrem Lukatsky, AP

Clap final pour l’une des composantes les plus célèbres de l’armée ukrainienne. Les Légions internationales - comprenant l’essentiel des volontaires de pays autres que l’Ukraine - n’existent plus, a confirmé le ministre de la Défense ukrainienne vendredi 13 février sur X.

"Elles sont réintégrées dans d’autres brigades expérimentées des forces armées ukrainiennes", a précisé le compte X du ministère qui récuse le terme de démantèlement.

Annonce en "catimini"

Ce sont ainsi quatre unités dépendant du ministère de la Défense ukrainienne dont les combattants, venus essentiellement d’Europe ou encore d’Amérique latine, sont en train d’être réaffectés.

Kiev n’a jamais fourni de chiffres officiels pour le nombre d’étrangers combattants en Ukraine, mais ces Légions internationales étaient des brigades, ce qui, dans l’armée ukrainienne, représentent entre 400 et 600 soldats par légion.

L’annonce de leur dissolution "n’est pas une surprise", affirme Ryhor Nizhnikau, chercheur spécialiste de l’Ukraine à l'Institut finlandais des affaires internationales. Des rumeurs sur la fin de ces Légions internationales se faisaient de plus en plus insistantes depuis novembre 2025.

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Pourquoi l’Ukraine a décidé de dissoudre ses Légions internationales
© France 24
01:58

La décision finale aurait été annoncée en catimini au commandant des brigades concernées le 31 décembre 2025, a raconté Le Monde, l’un des premiers médias à avoir dévoilé ces plans ukrainiens de réorganisation militaire, le 8 février.

En catimini, car la pilule de ces dissolutions-redéploiement a du mal à passer. L’opportunité de se débarrasser de ces brigades a été remise en question dès novembre par des experts militaires ukrainiens.

"Cela peut donner l’impression qu’Oleksandr Syrsky, le commandant en chef des armées veut casser ce qui fonctionnait", note Glen Grant, analyste senior à la Baltic Security Foundation et spécialiste des questions militaires ukrainiennes..

Expertise militaire et opération de com'

Les Légions internationales défendent, en effet, l’Ukraine contre l’invasion à grande échelle russe depuis le tout début de la guerre en 2022 ou presque. La première de ces brigades a été formée dès avril 2022. "C’était une idée de Volodymyr Zelensky car beaucoup d’étrangers voulaient se battre aux côtés des Ukrainiens au départ", souligne Ryhor Nizhnikau. "Je me souviens des files d’attente devant l’ambassade d’Ukraine à Londres, même en pleine nuit, composées d’hommes et de femmes qui voulaient s’engager sans même qu’il y ait une campagne de recrutement", souligne Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie et du conflit en Ukraine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.

Ces brigades spécialisées apparaissaient alors aussi bien comme une bonne idée militaire que comme un outil de com’. "Ces légions permettaient d’attirer ce qui manquait alors à l’armée ukrainienne : une certaine expérience militaire dans des domaines spécifiques [médecine de guerre, génie, drone etc., NDLR] et un savoir-faire dans le maniement des armes occidentales qui étaient livrées à l’Ukraine", explique Huseyn Aliyev, chercheur spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Elles permettaient aussi de démontrer "l’engagement du public occidental en faveur de l’Ukraine, tout en garantissant une certaine visibilité du combat ukrainien dans les médias occidentaux", résume Will Kingston-Cox.

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Au final, cet effort de recrutement a "créé des légions au profil très hétéroclite avec environ 30 % d’étrangers venant d’un peu partout dans le monde" qui faisaient profiter les soldats ukrainiens évoluant à leur côté de leur expérience, détaille Huseyn Aliyev.

Ce sont aussi des "unités qui bénéficiaient d’une certaine autonomie opérationnelle", ajoute cet expert. "Elles fonctionnent comme des unités modernes avec une chaîne de prise de décision transparente. Elles utilisent les standards militaires de l’Otan, quand une partie des unités de l’armée ukrainienne reposent encore sur un modèle hérité de l’ère soviétique", souligne Ryhor Nizhnikau. Ce qui, selon les experts interrogés, signifie une chaîne de commandement plus opaque et autoritaire.

Depuis leur création, ces légions ont été déployées pour défendre Kharkiv, Vuledar, Bakhmut. Elles ont, ainsi, participé à la plupart des grandes batailles du conflit ukrainien. Sans avoir d’impact majeur sur l’issue des batailles, mais elles ont gagné une réputation de bonne organisation et "de subir moins de pertes que d’autres", souligne Glen Grant.

Problème de "culture militaire" ?

Surtout, ces Légions internationales avaient de quoi irriter au plus haut point Moscou. "L’armée russe a aussi recours à des combattants étrangers, mais c’est rarement volontaire, contrairement à ces légions de l’armée ukrainienne", note cet expert. Autrement dit, cela donne l’impression que défendre l’Ukraine est un choix pour les combattants étrangers, tandis que se battre aux côtés des Russes est une contrainte.

Alors certes, l’enthousiasme des débuts s’est estompé et "une certaine fatigue de guerre fait que les volontaires qui veulent se battre en Ukraine sont moins nombreux", souligne Huseyn Aliyev. C’est d’ailleurs l’une des raisons invoquées par le ministère ukrainien de la Défense pour suggérer que les Légions internationales avaient fait leur temps.

L'Ukraine n'a jamais réussi à atteindre l'objectif de 20 000 combattants étrangers fixé au début de la guerre, souligne Le Monde. Les Légions internationales ont aussi souffert des défections et pas seulement après des combats particulièrement féroces sur le front. Au début de la guerre, "certaines unités étaient dirigés par des commandants particulièrement mauvais et les officiers en poste n'étaient pas à la hauteur des soldats de la légion", souligne Glen Grant. Une mauvaise expérience qui a pu pousser certains de ces combattants à ne pas poursuivre leur expérience au sein de l'armée ukrainienne.

Pour les experts interrogés par France 24, la raison de ce "redéploiement" des soldats étrangers est à chercher ailleurs. "C’est en grande partie une question de culture militaire", veut croire Glen Grant. Pour lui, le commandement militaire ukrainien actuel "insiste beaucoup sur la discipline et l’autorité, ce qui coexiste difficilement avec des unités ayant un fort degré d’autonomie comme les Légions internationales".

En outre, l’armée ukrainienne est en train de se réformer, ce qui fournit un prétexte idéal pour cette dissolution des brigades internationales. "C’est une transformation pour améliorer l’efficacité des unités", assure le ministère ukrainien de la Défense sur X.

Nouvelle chair à canon, ou renforts de poids ?

Ces soldats étrangers aguerris et souvent spécialisés vont "servir au sein des nouveaux bataillons d’assaut en cours de création", note Ryhor Nizhnikau. Leur expérience doit apporter un plus à ces formations censées intervenir dans les zones les plus sensibles du front. "Sur le papier, cela fait sens", reconnaît Ryhor Nizhnikau.

Mais "tout dépend de la manière dont ils vont être intégrés", affirme Huseyn Aliyev. Pas facile de quitter des unités qui fonctionnaient, avec des commandants qui parlaient l’anglais et des ordres expliqués en détail avant d’aller combattre. Surtout si les brigades d’assaut utilisent ces soldats "comme de la chair à canon", craint Glen Grant.

Les formations d’assaut actuelles ont de plus "souvent mauvaise réputation", assure Ryhor Nizhnikau. Ce sont parfois des repris de justice qui y sont assigné sous les ordres de commandant qui se soucient peu des pertes humaines du moment que les objectifs sont atteints.

"Si ces soldats étrangers sont utilisés en fonction de leur capacité, ce peut être un vrai plus. Mais ce peut aussi être très démotivant si les vieilles méthodes de commandement sont appliquées. Auquel cas, ces soldats quitteront l’armée à la première occasion", conclut Glen Grant.