
Jonglei, au Soudan du Sud, connaît un regain de violences depuis fin décembre, avec des affrontements entre l'armée sud-soudanaise et le SPLA-IO des forces loyales à l'ancien-vice président Riek Machar. © Jerome Delay, AP
Propos "incendiaires" de responsables militaires, forte mobilisation de troupes : des experts indépendants mandatés par les Nations unies (ONU) ont mis en garde, dimanche 25 janvier, face au risque de "violences massives contre les civils" et d'un "conflit ethnique généralisé" au Soudan du Sud, pays en proie à un regain de tensions dans sa partie septentrionale.
La Commission sur les droits de l'homme au Soudan du Sud a fait part, dans un communiqué, de sa "grande inquiétude" face à la situation à Jonglei, théâtre depuis fin décembre d'affrontements entre l'armée sud-soudanaise, obéissant au président Salva Kiir, et le SPLA-IO (rébellion sud-soudanaise) des forces loyales à l'ancien-vice président Riek Machar, arrêté fin mars et inculpé en septembre de "crimes contre l'humanité".
Les propos "incendiaires" de certains responsables militaires et les informations faisant état de la forte mobilisation de troupes "accentuent considérablement le risque de violences massives contre les civils et sapent davantage l'accord de paix" ayant mis fin à une guerre civile qui a fait rage de 2013 à 2018, ont mis en garde les experts indépendants de l'ONU.
Le chef de l'armée, Paul Majok Nang, a demandé mercredi à ses troupes déployées dans la région "d'écraser" sous sept jours la rébellion.
Selon des propos rapportés par plusieurs médias sud-soudanais, un haut responsable de l'armée a également déclaré qu'il ne fallait "épargner personne, pas même les vieillards".
"Les propos publics tenus par des commandants et d'autres personnes exerçant un contrôle effectif, lorsqu'ils encouragent la violence contre les civils et coïncident avec une mobilisation active des troupes, constituent une escalade dangereuse, au moment où les fondements politiques du processus de paix sont déjà gravement fragilisés", ont poursuivi les membres de la Commission. "Par le passé, une telle rhétorique a précédé des atrocités de masse au Soudan du Sud", a pointé du doigt Yasmin Sooka, présidente de la Commission.
La population appelée à évacuer
Dans un communiqué également publié dimanche, la mission des Nations unies au Soudan du Sud (Unmiss) a vilipendé des "discours incendiaires appelant à la violence contre les civils, y compris les plus vulnérables" qui sont "odieux" et qui "doivent cesser immédiatement".
Dimanche, le porte-parole des forces sud-soudanaises Lul Ruai Koang, a exhorté la population résidant dans trois comtés de Jonglei et qui se trouve dans des zones contrôlées par le SPLA-IO à "évacuer pour leur sécurité vers les zones contrôlées par le gouvernement dès que possible".
Les civils armés se trouvant près des baraquements du SPLA-IO seront "considérés comme des cibles militaires légitimes", a-t-il également menacé.
Les experts indépendants de l'ONU ont appelé la communauté internationale à "faire pression sur les dirigeants sud-soudanais pour qu'ils reviennent à la voie politique à laquelle ils se sont engagés", sans quoi le pays d'environ 12 millions d'habitants risque d'être entraîné "dans un conflit ethnique généralisé et une tragédie évitable".
Ils ont également souligné que les dirigeants militaires et civils qui incitent à commettre des crimes "peuvent être tenus pour responsables pénalement".
Le conflit au Jonglei alimenté par les "discours incendiaires"
Selon les autorités sud-soudanaises, quelque 180 000 personnes ont été déplacées par ces affrontements. Et ces communautés sont "déjà frappées par une insécurité alimentaire aiguë, des épidémies et les dégâts causés par les inondations de l'an dernier", s'est alarmé le Bureau onusien pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).
Si le pays, le plus jeune de la planète après avoir obtenu son indépendance du Soudan en 2011, connaît depuis près d'un an des violences localisées, le conflit au Jonglei se distingue par son ampleur, même s'il n'a pas encore la dimension ethnique de la guerre sanglante entre les partisans de Kiir et Machar, qui avait fait 400 000 morts entre 2013 et 2018, entre Dinkas et Nuers, les deux grandes ethnies du Soudan du Sud.
La région de Jonglei est très majoritairement nuer, l'ethnie de Riek Machar, et de nombreux jeunes ont pris les armes aux côtés du SPLA-IO contre l'armée perçue comme pro-Kiir, a affirmé à l'AFP une source humanitaire basée à Juba, la capitale sud-soudanaise.
Les experts indépendants de l'ONU ont appelé "toutes les parties à cesser immédiatement les discours incendiaires et la mobilisation de forces" dans le but de "désamorcer les tensions".
Selon Yasmin Sooka, "cette crise n'est pas inévitable". "Mais l'incitation délibérée et l'abus d'autorité auront des conséquences, et la fenêtre d'action se referme rapidement", a-t-elle pointé.
Avec AFP
