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Trump s'attaque au patron de la Fed : la mystérieuse apathie de Wall Street
La décision de l’administration Trump, dimanche, d’ouvrir une enquête contre Jerome Powell, patron de la Réserve fédérale, a été perçue comme un coup inédit à l’indépendance de la Banque centrale américaine. Un principe fondamental aux yeux des économistes et des marchés financiers. Pourtant la Bourse américaine n’a presque pas réagi. Une apathie dangereuse ?
Le président américain Donald Trump veut remplacer Jerôme Powell à la tête de la Réserve fédérale. Le département de la Justice a lancé une enquête contre ce garant de la politique monétaire américaine. © Studio graphique France Médias Monde

Encéphalogramme plat ou presque. La décision sans précédent du département américain de la Justice d’ouvrir une enquête, dimanche 11 janvier, contre Jerome Powell, le directeur de la Réserve fédérale, n’a provoqué aucune réaction significative de la part des marchés financiers. Comme si l’attaque du pouvoir trumpien contre l’institution, dont l’indépendance à l’égard du monde politique a toujours été érigée en règle d’or, n’importait guère.

"L’indice de volatilité des marchés [souvent pris comme le reflet de la nervosité des investisseurs, NDLR] avait augmenté lundi, comme on aurait pu s’y attendre. Mais il est redescendu dans la journée pour s’établir à environ 15 %. Lorsque la panique s’installe, cet indicateur peut grimper jusqu’à 80 %, et il descend à 10 quand il est très bas", explique Alexandre Baradez, analyste des marchés chez IG France.

Un lundi comme un autre à la Bourse ?

Les investisseurs semblent, en somme, avoir vécu un lundi comme un autre, "ce qui est une réaction assez mystérieuse", reconnaît Johannes Petry, spécialiste d’économie politique et des marchés financiers à l'université Goethe à Francfort.

En théorie, la perspective d’une reprise en main politique de la Fed ne devrait guère enchanter les marchés financiers. Les précédentes interventions des pouvoirs politiques dans les décisions des Banques centrales – que ce soit en Turquie entre 2019 et 2024, en Argentine en 2010 ou encore en Inde en 2018 – ont souvent mal tourné pour l’économie des pays respectifs, rappelle l’agence Reuters. En Turquie, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan a changé de directeur de la Banque centrale cinq fois depuis 2019… ce qui n’a pas empêché l’inflation de bondir à 85 % en 2022.

Dans la plupart des cas, les dirigeants s’en sont pris à l’indépendance de leur banque centrale pour les pousser à réduire leur taux d’intérêt, afin de rendre les crédits moins chers. C’est précisément ce qu'attend Donald Trump de Jerome Powell. Souvent, comme en Turquie, ces interventions ont entraîné une hausse de l’inflation. Ce dont ne veulent pas les marchés financiers.

Alors pourquoi cette nonchalance des Bourses américaines à l’égard de l’assaut lancé par Donald Trump contre l’indépendance de la Fed ? D’abord, il est peut être "trop tôt pour évaluer la réaction des marchés aux attaques de Donald Trump contre l’indépendance de la réserve fédérale américaine", avertit Jens van’t Klooster, spécialiste d’économie politique à l’université d’Amsterdam qui a travaillé sur l’indépendance des banques centrales.

"Cela peut prendre un certain temps pour que les marchés réalisent à quel point c’est sérieux, et alors ils peuvent se retourner très rapidement", confirme Peter Tillmann, économiste à l’université Justus-Liebig de Gießen, dans le centre de l’Allemagne.

Pas d'alternative aux États-Unis

Il n’empêche que cet expert a été "un peu déçu" par l’absence de réaction immédiate. Le contraste est, à son avis, saisissant avec "la réponse forte des investisseurs à la suite de l’annonce des droits de douane imposés par Donald Trump" sur le monde entier.

Après la promulgation début avril de ces taxes sur les importations, les marchés financiers avaient connu plusieurs jours de dégringolade. Les investisseurs n’ont retrouvé le sourire qu’une fois la décision prise à la Maison Blanche de mettre ces droits de douane "en pause", une semaine plus tard.

Pourquoi une telle différence avec l’ouverture d’une enquête contre le garant de l’indépendance de la Fed ? C’est en partie dû aux circonstances entourant cette annonce. La décision du ministère de la Justice "a été suivie par des critiques venant de toutes parts, y compris de la part de sénateurs républicains qui auront leur mot à dire lors du processus de nomination du successeur de Jerome Powell", analyse Alexandre Baradez. De quoi mettre du baume au cœur des investisseurs espérant encore que le Congrès s’opposera au coup de force trumpien.

La Réserve fédérale ne se résume pas non plus seulement à Jerome Powell. Aussi influent soit-il. "C’est un comité qui décide. Même si Donald Trump contrôlait le président, cela ne signifie pas que la majorité du comité va suivre", précise Peter Tillmann.

L’ouverture de l’enquête fédérale ne sonne donc pas forcément le glas de l’indépendance chérie de la Fed aux yeux des marchés financiers.

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Trump s'attaque au patron de la Fed : la mystérieuse apathie de Wall Street
© France 24
02:41

Et de toute manière, les investisseurs n’ont pas réellement de choix. "Il n’y a pas vraiment d’alternative, et se désinvestir des États-Unis est virtuellement impossible pour les grands gestionnaires d’actifs, comme les fonds Blackrock ou Fidelity", affirme Johannes Petry.

"Où placeraient-ils leur argent ?", s’interroge ce spécialiste. "L’Europe, par exemple, est économiquement beaucoup moins dynamique et ses faiblesses l’empêchent de jouer un rôle de marché refuge pour les investisseurs", ajoute Peter Tillmann.

La fin du mythe du "marché protecteur"

Cette dépendance à la croissance américaine et à la bonne santé de Wall Street fait que "les investisseurs sont prêts à accepter beaucoup de choses des décideurs américains qu’ils ne laisseraient jamais faire ailleurs", assure Peter Tillmann.

Donald Trump peut remettre en cause l’ordre international en capturant un dirigeant vénézuélien ou encore menacer d’utiliser la force pour annexer le Groenland. Il peut faire voter des lois qui risquent de faire exploser le déficit américain et tenter d’évincer le patron de la Fed. Les marchés ne réagissent pas, alors qu’ils "ont fait chuter la Première ministre britannique Liz Truss en cinq semaines" parce qu’ils n’avaient pas aimé sa proposition de budget en 2022.

L’affaire Jerome Powell est un révélateur. Durant le premier mandat de Donald Trump, les réactions des marchés financiers aux décisions du président ont pu le pousser à revenir parfois en arrière, affirment les experts interrogés par France 24. "Cette influence a beaucoup diminué", reconnaît Johannes Petry.

"Certains disaient même au début du second mandat de Donald Trump que les marchés financiers allaient servir d’ultime rempart pour la démocratie américaine", souligne Peter Tillman. Ce n’est pas ce qui semble se passer. L’absence de réaction forte de Wall Street "procure une sorte de carte blanche à Donald Trump pour faire ce qui lui plaît", note Alexandre Baradez.

Pour cet expert, les investisseurs semblent attendre le dernier moment avant de réagir. "Ils sont prêts à aller jusqu’au bord du précipice de peur de rater une occasion de faire des profits", conclut Alexandre Baradez. Quitte à sacrifier Jerome Powell ?