
L'historien français Vincent Lemire, spécialiste du conflit israélo-palestinien et de Jérusalem. © Ronaldo Schemidt, AFP
Vincent Lemire, historien et professeur à l'université Paris-Est Gustave-Eiffel, a annoncé, lundi 12 janvier, avoir été interdit de voyager en Israël. Ce spécialiste du conflit israélo-palestinien et de Jérusalem devait participer à des séminaires et avait prévu une série de rencontres avec des chercheurs et des étudiants israéliens et palestiniens, en Israël et en Cisjordanie occupée.
Le 7 janvier, il a reçu un courriel de l'Autorité de l'État Civil et de l'immigration israélienne lui notifiant l'annulation de son autorisation d'entrer en Israël, obtenue en février 2025. La décision, qui a été prise quelques jours avant son vol prévu pour Tel-Aviv, n'est pas motivée. Après avoir contacté des sources officielles françaises, ces dernières lui ont indiqué qu'un responsable israélien a mis en avant "l’antisionisme" de l’historien pour justifier son bannissement
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Accepter Gérer mes choixCette interdiction survient après plusieurs prises de position publiques contre les opérations israéliennes à Gaza, dans lesquelles il avait dénoncé la situation humanitaire de la population et des otages israéliens.
En août 2025, Vincent Lemire, qui a dirigé le Centre de recherche français à Jérusalem jusqu'en août 2023, avait publié une tribune dans Le Monde avec l'ex-ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi, appelant le président français, Emmanuel Macron, à imposer des sanctions contre Israël.
Joint par France 24, il revient sur cette décision qu’il considère comme "une politique délibérée contre la vérité" visant toute voix critique à l'égard du gouvernement israélien.
France 24 : Même si le gouvernement de Benjamin Netanyahu n’a pas officiellement commenté cette décision, vous avez indiqué avoir appris que les autorités israéliennes vous accusaient d’être antisioniste. Comment réagissez-vous à cette justification ?
Vincent Lemire : C'est un peu surprenant. D'abord, qu'est-ce que ça veut dire être antisioniste quand on parle de quelqu'un qui a vécu en Israël pendant six ans, qui travaille avec des Israéliens, qui a fait traduire ses livres en hébreu par plusieurs éditeurs locaux ? Si moi je suis antisioniste, tout le monde l'est. Je ne me suis jamais placé dans cette perspective-là. Je n'ai pas à me déclarer sioniste ou antisioniste, je ne l'ai jamais fait. Je suis un chercheur, je suis un historien. Je travaille sur le mouvement sioniste, sur le nationalisme palestinien. Pour moi ce sont des objets de recherche, ce ne sont pas des opinions. Précisément, je dois mettre mes opinions de côté quand je travaille. Je pense que cette insulte "antisioniste" en cache une autre : ‘c'est antisémite’. Aujourd’hui, il y a cette espèce de signe égal entre les deux. Cet abus de langage vise à me décrédibiliser. Cela fait 25 ans que je travaille là-bas, dans des conditions parfois difficiles. J'ai l'habitude de ce terrain complexe, mais c'est vrai que là un nouveau cap a été franchi.
Vous avez récemment appelé à des sanctions contre Israël et qualifié le gouvernement de Benjamin Netanyahu de "fasciste". Est-ce une sorte de règlement de compte de la part des autorités israéliennes, qui remettent en cause vos méthodes d’historien ?
C’est vraiment le terme. Mais au-delà de mon cas personnel, je pense qu'on est globalement dans une séquence de règlement de compte en cours depuis le cessez-le-feu formel à Gaza [en vigueur depuis le 10 octobre 2025, NDLR]. C'est un gouvernement d'extrême droite qui empêche les journalistes étrangers de travailler à Gaza, qui assassine les journalistes palestiniens de Gaza et qui aujourd'hui empêche un scientifique, un chercheur, un universitaire de venir travailler sur son terrain. Donc, il s‘agit d’une politique délibérée contre la vérité visant à intimider et à sanctionner ceux qui le critiquent ou qui essayent de documenter la vérité.
On aurait pu s'attendre à une sorte d'apaisement après le cessez-le-feu et le retour des otages, et moi, naïvement, je pensais que les choses allaient être plus faciles. Or c'est exactement le contraire qui se passe. On a l'impression que le gouvernement israélien avait une liste de cibles sous le coude. Je mets cela en parallèle avec les ONG qui viennent d'être bannies [Israël a décidé d’interdire d'accès à la bande de Gaza 37 organisations humanitaires internationales majeures, NDLR] et qui doivent quitter le territoire palestinien et cesser leurs activités. Et évidemment, d'une certaine manière, cela est beaucoup plus grave et aura beaucoup plus de conséquences que la révocation de mon autorisation d'entrée. Mais on voit bien que des actions qui étaient encore impensables, même pendant la guerre, s’inscrivent, depuis le cessez-le-feu, dans une forme d'esprit de vengeance et de règlement de compte de la part du gouvernement israélien.
Quel sera l’impact de cette décision sur vos travaux ?
Ce n’est pas seulement que je suis interdit d'entrer en Israël pour un séminaire ou un colloque, je ne suis pas bâillonné au sens propre du terme. Ce qui est lourd, c’est que toutes mes recherches en cours sur place sont suspendues, toutes les archives sur lesquelles se basent mon travail sont sur place. Jérusalem est mon terrain de recherche depuis 25 ans. Mais j’ai la certitude que cette décision est contre-productive et va contribuer à isoler encore plus ce gouvernement sur la scène internationale. Sauf que des citoyens israéliens se mobilisent assez fortement pour dénoncer l’interdiction qui me vise. Une pétition a été lancée ce matin par des universitaires israéliens de très haut niveau. Et 170 d’entre eux ont déjà signé cette lettre ouverte demandant la levée de cette interdiction.
