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Venezuela : après la capture de Maduro, l'appareil chaviste veut-il coopérer ou résister ?
Après la capture de Nicolas Maduro par l'armée américaine, le Venezuela est plongé dans l'incertitude politique. Que vont faire les chavistes ? S'accrocher au pouvoir ou s'ouvrir à la démocratie ? Quid de la position de l'armée ? Sur la scène diplomatique, comment vont réagir les plus proches alliés de Maduro ? Décryptage.
Des partisans du président vénézuélien Nicolas Maduro s'enlacent dans le centre-ville de Caracas, le 3 janvier 2026, après l'annonce de son exfiltration du pays. © Cristian Hernandez, AP

Toujours sidéré par la capture et l'exfiltration vers les États-Unis du président Nicolas Maduro, sur ordre de Donald Trump, le samedi 3 janvier, le Venezuela est à la croisée des chemins.

Au sommet de l'État, la vice-présidente Delcy Rodriguez a pris les commandes du pays, plaidant dimanche pour "une relation équilibrée et respectueuse avec les États-Unis". L'armée vénézuélienne, très influente au sein de l'appareil d'État l'a reconnue dimanche présidente par intérim du pays, par la voix du ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino Lopez.

Cette succession est conforme à la loi fondamentale du pays. "L'article 233 de la Constitution prévoit qu'en l'absence du président, la vice-présidente doit assumer l'exercice du pouvoir et convoquer des élections dans un délai d'un mois", rappelle Ronal Rodriguez, chercheur et porte-parole de l'Observatoire du Venezuela de l'Université du Rosario, à Bogota. Il émet toutefois des doutes sur cette probabilité, étant donné que le pays ne traverse pas "une situation ordinaire" propice à organiser des élections.

En effet, les autorités vénézuéliennes ont décrété l'état d'urgence, qui leur permet de restreindre certains droits fondamentaux et garanties constitutionnelles, tandis que l'administration Trump a clairement indiqué qu'elle ne voulait pas que les chavistes, tenants de l'idéologie bolivarienne de gauche héritée de l'ancien président Hugo Chavez (1999-2013), restent au pouvoir.

Cependant, pour comprendre comment l'appareil d'État chaviste va régir à la spectaculaire intervention américaine, "ne regardons pas du côté de la Constitution ni d'aucune règle de succession pour le moment, car il s'agit davantage d'une question politique, stratégique et de pouvoir", conseille pour sa part Victor Mijares, professeur au département d'études internationales de l'université de Los Andes, en Colombie, spécialisé dans la géopolitique latino-américaine et la sécurité internationale.

Quel successeur pour les chavistes ?

Si Donald Trump a affirmé que les États-Unis dirigeront le pays "jusqu'à ce qu'une transition sûre, appropriée et judicieuse puisse être effectuée", sans préciser quelle serait cette administration transitoire, ni sa durée d'exercice, l'opposition vénézuélienne s'est dite en mesure de prendre immédiatement la tête du pays. 

"Nous sommes prêts à prendre le pouvoir", a écrit samedi Maria Corina Machado, opposante vénézuélienne proche de Washington et Prix Nobel de la paix 2025, dans un communiqué intitulé "L'heure de la liberté a sonné". Elle a plaidé pour qu'Edmundo Gonzalez Urrutia, le vainqueur de la présidentielle de 2024 selon l'opposition, qui vit en exil en Espagne, assume "immédiatement son mandat constitutionnel" et soit "reconnu comme commandant en chef des forces armées nationales".

Des demandes ignorées par le milliardaire républicain, qui a affirmé que Maria Corina Machado, pourtant trumpiste déclarée, n'avait pas "le soutien ni le respect" pour diriger le Venezuela…

Bien que les États-Unis aient fait état de contacts avec la vice-présidente de Nicolas Maduro, Delcy Rodriguez, la faction militaire du régime chaviste, elle, ne montre aucun signe d'ouverture favorable à une transition. Comme le prouvent les déclarations du ministre vénézuélien de l'Intérieur Diosdado Cabello, qui est apparu samedi dans la rue au milieu d'hommes armés, casqué et paré d'un gilet pare-balles, pour demander à la population de faire confiance à "la direction du haut commandement politico-militaire". 

Peu après la conférence de presse de Donald Trump dans laquelle il a détaillé l'attaque américaine, Delcy Rodriguez a déclaré dans un discours devant le Conseil de défense que "le Venezuela n'a qu'un seul président et c'est Nicolas Maduro", dont elle a exigé la libération, ainsi que celle de son épouse, Cilia Flores.

Venezuela : après la capture de Maduro, l'appareil chaviste veut-il coopérer ou résister ?
La vice-présidente du Venezuela, Delcy Rodriguez, s'exprimant devant les portraits du président défunt Hugo Chavez et du héros de la libération Simon Bolivar, au Parlement, à Caracas, le 4 décembre 2025. © Pedro Mattey, AFP (archives)

Samedi soir, elle a été nommée présidente par intérim par la Cour suprême, avant de réunir le lendemain son premier conseil des ministres.

Si Delcy Rodriguez se retrouve pour l'instant sur le devant de la scène, d'autres membres du cercle restreint de Nicolas Maduro pourraient prétendre à sa succession. Parmi eux, figurent le ministre de l'Intérieur Diosdado Cabello, celui de la Défense Vladimir Padrino, le président de l'Assemblée nationale Jorge Rodriguez, frère de la vice-présidente… 

Aucun d'entre eux n'a été visé par l'opération américaine de samedi et ils exercent une grande influence sur la structure politique et militaire du pays.

"Les hésitations et les tractations internes commencent, car les groupes civils du chavisme – chapeautés par Nicolas Maduro et Cilia Flores, mais aussi par Delcy et Jorge Rodriguez – sont très affaiblis, c'est pourquoi on trouve (parmi les successeurs potentiels, NDLR) deux figures fortes de l'aile militaire avec Vladimir Padrino Lopez et Diosdado Cabello", souligne le professeur Victor Mijares.

De son côté, Ronal Rodriguez s'interroge sur la capacité de Delcy Rodriguez à "contenir et organiser tous les secteurs du chavisme", un mouvement politique qui, de l'avis du chercheur, "n'est pas homogène", tant il est divisé en "groupes civils, militaires et même paramilitaires". Par conséquent, il mise plus sur des profils tels que celui de Diosdado Cabello. "C'est une figure clé qui ne peut être ignorée et qui aurait plus de pouvoir que (Delcy) Rodriguez pour assumer le mandat."

Selon d'autres experts, "il est encore trop tôt pour parler d'une transition politique". Carlos Solar, analyste en sécurité latino-américaine, rappelle que "même si Nicolas Maduro se trouve aux États-Unis, le régime semble intact, les numéros 2, 3, 4 et 5 (de la hiérarchie de commandement chaviste, NDLR) sont toujours à Caracas et les forces armées présentes dans leurs bases".

"Cela ne signifie pas que le régime s'est effondré, au contraire, il pourrait même revenir encore plus fort", prévient-il, insistant sur le fait que le départ forcé de Nicolas Maduro du pays n'est pas synonyme d'un changement de régime imminent.

Ronal Rodriguez estime que "le scénario est incertain, car les tenants de la révolution bolivarienne chercheront très probablement à faire dérailler un retour à la démocratie".

"Ce sont les militaires qui vont décider de l'avenir du Venezuela"

"Ce sont les militaires qui vont décider de l'avenir du Venezuela", assure Manuel Camilo Gonzalez, enseignant-chercheur à l'Université pontificale Javeriana, à Bogota, avant d'ajouter que les prochains jours seront décisifs pour définir la position de l'armée, qui "examine actuellement ses options".

Avec l'arrestation de celui qui a été leur chef pendant les 12 dernières années, les forces armées vénézuéliennes devront décider si elles se rangent du côté du chavisme ou si elles coopèrent avec l'administration Trump. 

Txomin Las Heras, président de l'ONG Dialogue citoyen colombien-vénézuélien, affirme que l'attaque américaine a mis en évidence la vulnérabilité de l'armée de Nicolas Maduro. "Tout le battage autour de l'invincibilité des défenses antiaériennes du Venezuela s'est évaporé, l'armée s'est révélée bien trop faible pour défendre son chef", commente le journaliste vénézuélien, chercheur rattaché à l'Observatoire du Venezuela de l'Université del Rosario, à Bogota.

Cette infériorité opérationnelle sape les capacités des militaires à s'opposer aux plans de Washington. En revanche, poursuit Txomin Las Heras, "s'il n'y a pas de déploiement de troupes américaines au Venezuela, la transition doit pouvoir bénéficier du soutien des forces armées".

Nicolas Maduro a été arrêté pour des accusations liées au trafic de drogue et au narcoterrorisme, en tant que chef présumé du Cartel de los Soles, une association de trafiquants de drogue dont l'existence a été dénoncée, sans preuves, depuis Washington qui l'a inscrite sur la liste des organisations terroristes. Cette prétendue structure criminelle serait principalement composée de la haute hiérarchie militaire vénézuélienne.

C'est pourquoi Manuel Camilo Gonzalez estime peu probable que les États-Unis acceptent un rôle de premier plan pour le haut commandement militaire pendant la période de transition : "Trump ne laisserait aucun de ces chefs prendre le pouvoir, car cela contredirait ses actions."

Sans oublier que le président américain a lancé un avertissement aux dirigeants chavistes depuis Washington : "Ce qui est arrivé à Maduro pourrait leur arriver. Et cela leur arrivera s'ils ne sont pas justes envers leur propre peuple", a-t-il prévenu lors de sa conférence de presse, au cours de laquelle il s'est déclaré "prêt pour une deuxième vague d'attaques" au Venezuela.

Quid des alliés de Nicolas Maduro ?

"On pensait que Nicolas Maduro allait finir dans un pays comme la Russie, la Turquie ou la Biélorussie", se souvient Carlos Solar, pour signaler à quel point l'action américaine était imprévisible. 

Le Kremlin a fermement condamné ce qu'il a qualifié d'"acte d'agression armée contre le Venezuela" et a demandé la libération de Nicolas Maduro, historiquement soutenu par la Russie, la Chine et Cuba. De son côté, Pékin a "vigoureusement condamné le recours à la force par les États-Unis contre un pays souverain et contre le président d'un pays".

Txomin Las Heras prévoit que la réponse des alliés du chavisme ne dépassera pas le cadre diplomatique. "Cela restera une condamnation rhétorique. La Russie n'est pas en mesure de réagir aujourd'hui, car elle est engagée dans un conflit très important en Ukraine qui lui coûte beaucoup d'énergie et de ressources, tandis que la Chine, bien qu'elle ait dénoncé ce qui s'est passé, a d'autres préoccupations d'ordre économique et commercial."

Victor Mijares ne pense pas non plus que les alliés de Nicolas Maduro "vont s'engager dans un conflit ouvert avec les États-Unis" et estime donc "qu'en plus de se contenter d'une condamnation diplomatique, ils tenteront de négocier la préservation de leurs intérêts économiques au Venezuela".

Un texte adapté de l'original en espagnol par Marc Daou.