
Soucieux de ne pas donner l'image d'un président vivant dans le faste, Vladimir Poutine laisse peu filtrer d'images de ses résidences luxueuses. Ici, on devine en fond la datcha de Sotchi. © Alexei Druzhinin, AP
La résidence présidentielle russe à Valdaï dans la région de Novgorod se trouve au centre d’une intense bataille médiatique depuis lundi 29 décembre. A-t-elle été bombardée par l’Ukraine ? Le Kremlin l’affirme. Le président russe Vladimir Poutine a même évoqué un "acte terroriste" qui le pousse à reconsidérer son attitude à l’égard des négociations de paix.
C’est en tout cas ce qu’il a dit au président américain. Donald Trump s’est alors empressé de regretter l’attaque ukrainienne contre cette immense résidence, qui s’étend sur 250 hectares. Comme si le bombardement ne faisait aucun doute.
Pourtant, l’Ukraine nie catégoriquement. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, a dénoncé des "affirmations manipulatrices et infondées" qui viseraient, selon Kiev, à "justifier davantage d’atrocités" de la Russie contre l’Ukraine. L’Allemagne et la France ont demandé à Moscou de fournir des preuves de ce bombardement, ce que le Kremlin a refusé.
Un sacré imbroglio pour une résidence de (très grand) luxe. Ce n’est probablement pas un hasard que toute cette affaire tourne autour de ce complexe gigantesque au pied du lac Valdaï. C’est un lieu officiel de pouvoir depuis l’ère soviétique, et l’un des lieux de villégiature de Vladimir Poutine les mieux gardés.
Mais c’est loin d’être la seule résidence que le président russe possède. L’organisation de lutte anticorruption du défunt leader de l’opposition russe Alexeï Navalny a d’ailleurs profité de la polémique autour de la réalité du bombardement de la demeure de Valdaï pour publier, mardi, une longue enquête sur une toute nouvelle résidence qui appartiendrait à Vladimir Poutine, en plein cœur de la Crimée annexée par la Russie.
Ce qui ferait du président russe l’heureux bénéficiaire d’au moins six demeures, à la fois à titre personnel et en tant que chef de l’État. Et "il y en a très probablement d’autres que l’on ne connaît pas encore", assure Stephen Hall, spécialiste de la Russie à l’université de Bath.
La demeure aux trois noms à Valdaï
Dolgiye Borody, Uzhin ou encore Valdaï : trois noms pour une même résidence dans la région de Novgorod.
En fait, celle-ci en a même un quatrième : l’Objet 201. C’était sa dénomination administrative lorsque les travaux de construction de ce complexe, partiellement propriété de l’État russe, ont débuté en 1934 sous Joseph Staline.
Au fil des ans, la résidence de Valdaï est devenue l’un des bâtiments les plus secrets et les mieux gardés de Russie. Une douzaine de systèmes de défense antiaérienne ont été installés tout autour de la résidence.
Une enquête publiée en 2021 par la fondation anticorruption d’Alexeï Navalny a permis de constater à quel point la résidence s’est transformée depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine.
La propriété compte au moins 80 bâtiments différents, dont un palais couvrant plus de 3 000 m2 et un spa/centre de soins s’étendant sur 7 000 m2. Il y a également un pavillon de style chinois, un complexe de divertissement avec restaurant, minicasino et salle de cinéma, ou encore une église en l’honneur de Saint-Vladimir.
La nouvelle résidence en Crimée
Elle a une vue imprenable sur la mer Noire, se trouve à la fois à l’abri des regards et non loin de Sébastopol, la capitale de la Crimée. La résidence que Viktor Ianoukovytch, ancien président prorusse de l'Ukraine entre 2010 et 2014, avait acquise en 2007 appartiendrait désormais à Vladimir Poutine, selon la fondation anticorruption d’Alexeï Navalny.
L’ancienne "datcha" de Ianoukovytch, transformée de fond en comble pour satisfaire les envies de son nouveau propriétaire, vaudrait aujourd’hui plus de 10 milliards de roubles (plus de 105 millions d’euros) d’après l’ONG, qui a pu consulter des documents d’architectes.
Elle n’appartient pas directement à Vladimir Poutine, mais des noms souvent associés aux différents biens immobiliers du maître du Kremlin apparaissent dans les documents de cette résidence. Il y a Iouri Kovaltchouk, souvent surnommé le "banquier personnel de Vladimir Poutine" – qui gère aussi une partie de la résidence de Valdaï – et un cabinet d’avocats également lié au "palais secret" de Vladimir Poutine, sur la mer Noire, dans la région de Krasnodar.
La dernière trouvaille de l’ONG de lutte anticorruption comprend les habituels spa, salle de cinéma, salons de plusieurs centaines de mètres carrés, piscine intérieure et extérieure... Elle aurait même une chambre de cryogénisation, symbole de l’obsession de Vladimir Poutine pour vivre longtemps.
Le fait que Vladimir Poutine dispose d’une telle résidence en Crimée, que la Russie a annexée unilatéralement en 2014, "est politiquement significatif car cela renforce le fait que le président russe n’acceptera jamais de rétrocéder la péninsule à l’Ukraine", souligne Stephen Hall.
Le "palais secret" au bord de la mer Noire
Le Kremlin a toujours nié que la très luxueuse résidence du cap Idokopas, qui donne sur la mer Noire dans la région de Krasnodar, appartienne à Vladimir Poutine. Une myriade de sociétés-écrans, impliquées dans la construction et l’acquisition du terrain, rend impossible d’affirmer à 100 % que le président russe en est bien le bénéficiaire principal.

Mais depuis l’enquête de l’ONG d’Alexeï Navalny en 2021, ce complexe qui s’étend sur plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés est devenu le symbole des goûts de luxe de Vladimir Poutine. "C’est très loin de l’image d’homme du peuple que Vladimir Poutine essaie de faire passer auprès de l’opinion russe", souligne Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics.
Les quelques photos publiées donnent un aperçu du faste démesuré des lieux. Mais difficile d’en savoir plus : l’espace aérien au-dessus de la résidence est fermé et aucun navire n’a le droit d’approcher du cap Idokopas.
Botcharov Routcheï, la résidence d’été
Située à Sotchi – sur la côte de la mer Noire –, Botcharov Routcheï est la résidence d’été officielle du président russe.
Elle a été le lieu de villégiature de tous les dirigeants russes depuis les années 1960. Mais c’est aussi là que Vladimir Poutine aime recevoir certains invités de marque, comme le président américain George W. Bush, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ou encore le président turc Recep Tayyip Erdogan.
Novo-Ogaryovo, "home sweet home" ?
Située dans la banlieue nord-ouest de Moscou, cette demeure est officiellement la maison de campagne des présidents russes.
Mais pour Vladimir Poutine, Novo-Ogaryovo est à lui : il a continué à l’occuper entre 2008 et 2012 alors qu’il n’était que Premier ministre.
Construite dans les années 1950, cette "datcha d’État" a servi de résidence principale officielle à Vladimir Poutine durant la pandémie de Covid-19.
Le 6, rue Akademika Zelinskogo
C’est l’adresse de Vladimir Poutine, homme du peuple (ou presque). Il a reçu cet appartement de 153 m2 à Moscou lorsqu’il a été nommé Premier ministre en 1998.
Administrativement, le président russe est toujours enregistré au 6, rue Akademika Zelinskogo. C’est dans ce quartier qu’il vote, même s’il n’y habite plus physiquement.
Cette multiplicité des résidences poutiniennes peut donner le tournis. C’est en partie pour brouiller les pistes. "Vladimir Poutine est plus paranoïaque que la plupart des dirigeants, et il ne veut pas qu’on sache où il se trouve", note Jeff Hawn. "Dans la plupart de ces résidences, il y a une réplique de son bureau au Kremlin pour compliquer encore le travail de localisation", précise Stephen Hall.
Mais ce n’est pas la seule raison : "Pendant près d’un siècle, l’argent n’a eu quasiment aucune valeur en Russie, et les biens immobiliers étaient les seuls actifs dignes de confiance. La pierre est ainsi devenue la monnaie sociale par excellence en Russie", explique Jeff Hawn.
Pour cet expert, chercher à se cacher n'est pas la seule raison de posséder une demeure luxueuse et quelques résidences secondaires. "Le président ne peut évidemment pas posséder moins de maisons ou avoir un mode de vie moins luxueux que de riches industriels ou des ministres. Cela ne serait pas bon pour son statut", conclut Jeff Hawn.
