
Dans une vidéo publiée en avril 2024 sur le canal Telegram International Reporters, Sergeï Munier (au centre) annonce l’existence d’une unité franco-russe baptisée Normandie-Niémen combattant sur le front Ukrainien aux côtés de la Russie. On y voit Sergei Munier présenter son passeport français à la caméra. © Telegram Normandie-Niémen
Assis sur son fauteuil blanc au centre d’un hall du Musée de la Grande Guerre patriotique de Moscou, Vladimir Poutine joue au conférencier. Face à quelques dizaines de jeunes Russes, le chef du Kremlin répond pendant plus d’une heure le 30 avril dernier aux interrogations de son audience, à l’occasion de la clôture d’un "marathon pédagogique". Profitant d’une question sur son soutien au développement de musées scolaires, le président russe affirme que "certains citoyens de la République française se battent côte à côte avec nos combattants dans la zone d’opération militaire spéciale [nom donné par la Russie au conflit en Ukraine, NDLR] et ont nommé leur unité comme leurs grands-parents : Normandie-Niémen".
Plus de huit décennies après la Seconde Guerre mondiale, Vladimir Poutine convoque ainsi le souvenir de la collaboration militaire franco-russe à travers la référence au groupe de chasse "Normandie-Niémen", créé en 1942 et composé de Français issus des Forces françaises libres (FFL) du général de Gaulle. L'unité est entrée dans l’Histoire comme l’une des seules forces occidentales à s’être battue aux côtés de l’Armée rouge sur le sol soviétique lors du conflit.
La déclaration du chef du Kremlin n’a pas manqué de susciter des réactions en France, alors que l’État français condamne depuis 2022 l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et soutient publiquement le gouvernement ukrainien. Dans de nombreux médias français, des questions se posent : qui sont les Français qui se battent aux côtés de Poutine, et qu’est-ce que l’unité Normandie-Niémen ? Les analyses d’experts se succèdent et s’accumulent sur le nombre de Français engagés au sein de l’unité. Le Figaro, reprenant les informations issues de la télévision publique russe, mentionne une trentaine de Français passés par l’unité depuis le début du conflit. Dans les colonnes du Parisien, des analystes misent sur une dizaine de Français, d’autres sur "une cinquantaine ou une petite centaine".
Selon notre enquête, ils ne seraient en réalité que trois citoyens d’origine française au sein du nouveau groupe Normandie-Niémen, une unité modèle pour le Kremlin, adulée de la propagande prorusse.
Un ancien de Wagner proche des renseignements militaires russes
Au cœur de cette unité : Sergei Munier, un individu d’origine franco-ukrainienne, ultramédiatique et bien connu des observateurs du conflit. Réserviste de l’armée française au début des années 2010, le natif de Louhansk s’est construit une notoriété en rejoignant dès 2014 la lutte armée des séparatistes prorusses du Donbass. Un engagement qui ne l’empêcha pas de retourner vivre en France, où il apparaît en novembre 2016 au dîner gala de l’association "Dialogue franco-russe" de Thierry Mariani, alors député Les Républicains. En 2019, Sergei Munier prend part au service d’ordre des manifestations des Gilets jaunes.


En 2022, lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle de l’Ukraine, le Franco-Ukrainien reprend les armes tout en documentant son quotidien sur les réseaux sociaux. Tantôt filmant les cadavres dans les rues de Marioupol ou conduisant un véhicule blindé dans une ville de la région de Donetsk, Sergei Munier publie tout, et parfois trop. Début 2023, le journaliste Nicolas Quénel affirme que les images postées par Sergei Munier témoignent de son appartenance à la firme de mercenaires Wagner.

En 2023, il s’affiche au sein de "Borz", une unité issue de la société militaire privée Redut, elle-même contrôlée par les services de renseignement militaire russes, avant d’annoncer l’existence de l’unité Normandie-Niémen en avril 2024.
Contacté dans le cadre de cette enquête, Sergei Munier a d’abord répondu à nos messages, avant de ne pas donner suite lorsque nous lui avons soumis des questions sur son parcours et l’unité Normandie-Niémen. Le ministère français des Armées n’a pas répondu à nos interrogations sur le parcours de Sergei Munier en tant que réserviste.
La lutte contre les "idées dégénérées de l’Occident"
Aux côtés de Sergei Munier, seuls deux autres Français semblent être actifs au sein de Normandie-Niémen, plus d’un an après sa création. Dans les communications de l’unité, ils sont surnommés "Gauthier" et "Padre".

Dans un reportage sur l’unité diffusé par la chaîne étatique Rossiya 1 en avril dernier, "Padre" déclare être un ex-instructeur de la Légion étrangère et souhaiter s’installer en Russie afin d’y fonder une "famille chrétienne normale". "Gauthier", arrivé peu de temps avant le tournage du reportage, affirme être militaire de carrière et ex-garde du corps de Jean-Marie Le Pen, photo floutée à l’appui. Il explique son arrivée par la volonté de lutter contre "les idées dégénérées de l’Occident, comme le wokisme, le LGBT, etc.", et affirme pouvoir tuer un Français sur le front.
Questionné par la rédaction des Observateurs de France 24 sur le parcours de ces deux hommes comme celui de Sergei Munier, le ministère des Armées nous a répondu que "ces personnes ne faisant plus partie des forces armées françaises", il ne pouvait pas "donner davantage d'informations". La Légion étrangère n'a pas donné suite à nos sollicitations. Quant à la question de savoir si "Gauthier" a servi comme garde du corps de Jean-Marie Le Pen, deux biographes et un journaliste ayant travaillé sur l’extrême droite française n’ont pas reconnu son visage et ne sont pas parvenus à l’identifier.

Hormis "Padre" et "Gauthier", aucune mention n’est faite d’autres Français présents au sein de l’unité. Si bien que les deux recrues sont présentes sur chaque photo et vidéo postée sur le canal Telegram de l’unité, parfois pour des salutations du front, d’autres fois pour fêter le 9 mai, jour de la victoire durant lequel la Russie commémore la capitulation de l'Allemagne nazie. Sergei Munier lui-même se veut évasif lorsque la question lui est posée dans le reportage de Rossiya 1. Si le présentateur affirme "qu’une trentaine de citoyens français sont passés par le petit détachement de drones Normandie-Niémen", Sergei Munier lui dit ne pas pouvoir donner de chiffre et se contente d’affirmer qu’actuellement "ils ne sont pas plus d’une douzaine".
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Accepter Gérer mes choix"Ils n’arrivent pas à recruter"
Nicolas Quénel, journaliste spécialisé dans le renseignement, admet que "malgré la renommée toute relative de l’unité", on "peine à compter le nombre de Français engagés" en son sein. Selon lui, les Français combattant auprès des Russes seraient "moins d’une vingtaine, nettement", dont une bonne partie serait des binationaux ou des volontaires présents depuis 2014 dans le Donbass. "Une disproportion totale", pour le journaliste, face au nombre de volontaires français engagés côté ukrainien. En juin 2023, le quotidien Le Monde estimait leur nombre à près de 300.
L’impopularité du camp russe n’est pas nouvelle pour les volontaires français. Dans une enquête publiée en avril dernier, le média d’investigation russe Important Stories publiait le nombre de mercenaires étrangers combattant aux côtés de la Russie en Ukraine. En s’appuyant sur une fuite des données médicales de la ville de Moscou, le média a identifié près de 1 500 mercenaires étrangers ayant rejoint le conflit d’avril 2023 à mai 2024 en passant par un centre de recrutement moscovite. Parmi les 1 500, seuls deux étaient français, bien loin des 603 mercenaires népalais ou des 51 mercenaires chinois.
La soupe du Kremlin
Qu’importe le nombre de Français que compte l’unité franco-russe, l’objectif sous-jacent semble être, depuis ses débuts, de faire parler d’elle. Et ce, en adoptant la rhétorique du Kremlin et en s’attirant les bonnes grâces des relais de la propagande prorusse.
Le 5 avril 2024, lorsque le canal Telegram International Reporters – cofondé par la blogueuse prorusse d’origine française Christelle Néant – publie la vidéo annonçant l’existence de l’unité Normandie-Niémen, les éléments de langage du Kremlin sont omniprésents. Face caméra, entouré de deux soldats cagoulés dans un bâtiment désaffecté, Sergei Munier dit vouloir "s’adresser aux Français". Devant l’insigne de l’escadron du régiment de chasse Normandie-Niémen, il déclare être présent pour "commémorer la date de la création de l’unité Normandie-Niémen". Dans une analogie avec la Seconde Guerre mondiale, il affirme que "des Français libres défendent les intérêts de la France ici même [sur le front ukrainien, NDLR]", sans pour autant les énoncer. Les autres Français serviraient "un État étranger, comme à l’époque, où certains Français servaient les intérêts de l’État de l’Allemagne nazie".

Depuis cette annonce, l’unité n’a cessé d’être la porte-voix du discours prorusse. En mai 2024, l’unité crée son canal Telegram. Plus d’un an après, il est suivi par quelque 3 200 personnes, et les trois hommes continuent de publier presque quotidiennement en français. Souvent, les messages célèbrent les morts d'Ukrainiens dues à leurs drones. Les autres posts évoquent tous azimuts les "conscriptions forcées" en Ukraine, François Bayrou qui peine à s’extraire d’un Rafale au salon du Bourget de juin 2025, ou les "désordres à Paris" après la victoire du PSG en Ligue des champions.


Lié au principal canal de propagande prorusse francophone
Au-delà de la portée du canal Telegram Normandie-Niémen, les messages postés sont massivement repris par les soutiens francophones de la Russie. Le canal prorusse International Reporters y joue un rôle de premier plan. Depuis juin 2024, le média cofondé par Christelle Néant a partagé à 159 reprises, selon notre décompte, des messages issus du compte Telegram Normandie-Niémen.
Et la proximité entre les deux canaux ne s’arrête pas là. Contactée dans le cadre de cette enquête, la rédaction d’International Reporters n’a pas répondu à notre demande d’entretien. Mais quelques jours après leur avoir posé nos questions, Laurent Brayard, un Français se présentant comme "reporter de guerre" pour International Reporters, postait un message sur son compte Telegram, partagé ensuite sur le canal International Reporters. Il y affichait le profil de notre journaliste, qualifié de "pur produit des chiens de garde du système", et déclarait ne pas souhaiter nous répondre, craignant que les données partagées ne "finissent sur un bureau du renseignement militaire français". Dans ce même message, il dévoile des détails que notre journaliste avait donnés uniquement à Sergei Munier.
Le partage de cette information confirme a minima un dialogue direct entre l’un des plus importants canaux de propagande prorusse francophone et l’unité Normandie-Niémen.

Les stars des médias russes
En Russie, la présence de Français sur le front ukrainien rencontre un franc succès dans les médias relayant la propagande du Kremlin. Depuis plusieurs années, Sergei Munier est cité dans l’ensemble du paysage médiatique russe. En janvier 2023 déjà, la journaliste Kim Marina, une proche de Vladimir Poutine aujourd’hui députée russe, consacrait une vidéo d’une quinzaine de minutes à celui "que l’Occident surnomme 'le Français de Poutine'". Puis, au mois d’avril de la même année, Sergei Munier apparaissait aux côtés de Gabriel Dorochine, un descendant du tsar Nicolas II dont la famille a immigré en France, dans un reportage de près de cinquante minutes de la chaîne privée NTV.
Et depuis la naissance de Normandie-Niémen, le succès s’amplifie. Pour l’hebdomadaire AiF, l’agence de presse Tass, Russia Today ou même pour la Société nationale des cosaques en Russie, le soldat Munier multiplie les entretiens. Son coup de pub le plus notable : un reportage de 35 minutes diffusé sur les chaînes publiques Rossiya 1 et Rossiya 24 à une heure de grande écoute fin avril, sobrement intitulé "Normandie-Niémen, le retour".
Les actualités de Normandie-Niémen sont également relayées par les médias prorusses en France. En avril dernier, le média Omerta, régulièrement pointé du doigt pour sa ligne éditoriale pro-Poutine, consacrait un reportage à l’unité de Sergei Munier, intitulé "Normandie-Niémen : les Français de Poutine". Pendant une quarantaine de minutes, on y suit Sergei Munier et quelques soldats de son unité sur le front ukrainien. En juillet et en août, le média a ensuite publié trois entretiens de plusieurs dizaines de minutes avec Sergei Munier, "Gauthier" et "Padre", désormais présenté sous le nom de "Jean".

Un succès en trompe-l’œil
Cette médiatisation massive et croissante fait passer les Français de l’unité Normandie-Niémen pour des acteurs clés dans le conflit en Ukraine. La réalité est différente.
Dans un message publié sur son canal Telegram le 24 avril dernier, l’unité mentionnait de "nombreuses propositions de soutenir financièrement l’unité Normandie-Niémen". Des demandes qui l'auraient poussée à créer une plateforme de don, partagée dans le même message. Deux mois après la publication de ce portefeuille en cryptomonnaie, celui-ci présente un solde de zéro dollar, aucune transaction n’y ayant été effectuée.


Le 19 mai, dans un autre message, l’unité affirmait avoir "reçu plusieurs dizaines de demandes pour rejoindre l’unité Normandie-Niémen". Une tendance que Sergei Munier réaffirmait dans un entretien avec l’agence russe Tass le 3 juin. Aucun élément ne permet de confirmer ses dires, les dernières communications de Normandie-Niémen mentionnant uniquement les soldats "Gauthier", "Padre" et Sergei Munier.
La guerre des récits
Le déséquilibre entre l’intense médiatisation de l’unité et la présence française très limitée font de Normandie-Niémen un outil de propagande avant d’être une force de combat.
Pour le compte X "L’œil du Kremlin", qui traque les relais de la propagande russe en France, Normandie-Niémen est une "marotte assez connue de la propagande russe" dont le Kremlin se servirait "pour mettre en avant un vécu commun et brouiller les lignes". Et cette tendance ne commence pas avec l’unité de Sergei Munier.
L’espace Normandie-Niémen, inauguré en 2015 – soit un an après l’invasion de la Crimée par la Russie – au sein du Musée de l’air et de l’espace du Bourget, bénéficiait par exemple à sa création du mécénat de la banque russe Zenit et de la compagnie pétrolière Tatneft. Une opération concrétisée à l’époque grâce à "l’intermédiaire de l’ambassade de Russie en France", selon la communication du musée. Devant ce musée, le monument "Normandie-Niémen" représentant deux pilotes de l’escadron de la Seconde Guerre mondiale est un cadeau de la Russie à la France, inauguré par les présidents Vladimir Poutine et Jacques Chirac en septembre 2006.

Pour Romain Mielcarek, journaliste et auteur spécialisé dans le renseignement russe, "l’unité a longtemps été un outil de lien avec la Russie". Dans son livre "Les Moujiks. La France dans les griffes des espions russes", il cite les milieux célébrant la mémoire du groupe Normandie-Niémen comme "l’un des cercles les plus appréciés du renseignement militaire russe en France". En convoquant aujourd’hui le "symbole" qu’est l’unité Normandie-Niémen en Russie, la propagande prorusse joue avec la mémoire de sa Grande Guerre patriotique. Dans le discours russe, on considère, aujourd’hui comme à l’heure de la Seconde Guerre mondiale, que des Français se battent aux côtés de la Russie contre les nazis, d’Allemagne... ou d’Ukraine.