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Tout est prêt à Londres pour le couronnement, samedi, à Westminster, de Charles III. Si les traditions et rituels autour du sacre seront respectés, la cérémonie sera modernisée. Une volonté du nouveau monarque de limiter le faste tout en conservant "la magie" du moment.
Un moment historique et hors du temps mais adapté à l'époque actuelle. Charles III sera sacré roi samedi 6 mai lors d'une cérémonie religieuse au faste millénaire, chargée de traditions, de symboles, et de rituels. Mais au moment où le Royaume-Uni souffre d'une inflation inédite, le palais de Buckingham le promet : les coûts ont été revus à la baisse et la cérémonie modernisée.
La cérémonie de couronnement de Charles III ressemblera ainsi à celle qui avait sacré Elizabeth II il y a 70 ans. La journée débutera par la "procession du roi" qui rejoindra en carrosse l'abbaye de Westminster depuis le palais de Buckingham sur un parcours d'environ deux kilomètres. Une fois entré dans l'abbaye – qui accueille les couronnements depuis 1066 – le souverain s'assiéra sur la chaise du roi Edouard et sur la "pierre du destin", un symbole ancien et sacré de la monarchie écossaise. Il recevra ensuite l'onction d'huile de l'archevêque de Canterbury, le chef spirituel de l'Église anglicane, qui lui sera versée avec une cuillère datant de 1349.
Il portera les mêmes énormes robes que celles utilisées pour le couronnement de son grand-père George VI et recevra les attributs royaux : l'orbe – un globe en or surmonté d'une croix, un sceptre en or du XVIIe siècle et la couronne de Saint-Edouard qui sera posée sur sa tête.
"D'apparence, la cérémonie sera très mystérieuse. Elle pourrait même sembler étrange à de nombreuses personnes à travers le monde. Mais ce qui semblera étrange à certains sera hypnotisant pour d'autres", estime Luke Blaxill, maître de conférences en histoire politique et constitutionnelle britannique à l'Université d'Oxford.
Un événement "rationalisé et allégé"
Mais derrière ces rituels d'un autre âge, la cérémonie sera aussi marquée par une touche de modernité. D'abord, car elle sera plus inclusive que les sacres précédents : pour la première fois, des femmes évêques participeront au couronnement. Des leaders religieux juifs, musulmans, hindous, sikhs ou bouddhistes prendront aussi part aux festivités et le Premier ministre britannique, Rishi Sunak, un hindouiste, lira un passage de la Bible. Autre première dans le domaine : les différents textes seront lus en anglais mais aussi en gallois, en gaélique écossais et en gaélique irlandais.
"La cérémonie sera aussi rationalisée et allégée", explique Ed Owens, historien de la famille royale britannique. "Le nouveau monarque a vraiment voulu mettre l'accent sur une démocratisation du rituel."
La liste des invités a ainsi été revue à la baisse : environ 2 300 invités triés sur le volet – dirigeants étrangers, têtes couronnées, élus, représentants de la société civile – seront présents. C'est beaucoup moins que les 8 000 personnes présentes lors du couronnement de la reine Elizabeth II, en 1953. Le service sera aussi plus court : il durera une heure contre près de trois heures il y a 70 ans. Les chefs d'État ont par ailleurs été encouragés à faire attention à leur empreinte carbone pour se rendre à l'événement et à privilégier les vols commerciaux plutôt que les jets privés.
Sobriété, encore : quasiment tous les vêtements que le roi portera samedi seront des pièces empruntées à de précédents monarques. Un choix "personnel", a assuré un porte-parole du palais de Buckingham.
Enfin, pareil à lui-même et à son image de monarque "écolo", Charles III a voulu mettre à l'honneur sa passion pour la nature et son engagement pour la défense de l'environnement. Cela s'est vu dès la publication de l'invitation envoyée. Celle-ci montre le "Green Man", une ancienne figure du folklore britannique symbole de l'arrivée du printemps et de la renaissance, une couronne en feuilles de chêne et d'aubépine, et de nombreuses fleurs.
Un couronnement en pleine crise du pouvoir d'achat
Mais malgré ces efforts affichés de sobriété, le faste du couronnement a attiré de vives critiques au Royaume-Uni à un moment où le pays fait face à une inflation galopante et à une crise du pouvoir d'achat.
"L'engouement pour les cérémonies royales en grandes pompes est assez limité, même au Royaume-Uni, surtout dans ce contexte de crise du coût de la vie", estime Luke Blaxil. "La volonté de faire un événement plus modeste que prévu est d'ailleurs certainement une tentative délibérée de refléter ce climat compliqué".
Le coût de l'événement n'a pas été révélé mais il a été estimé par la presse entre 50 et 100 millions de livres sterling (57 et 114 millions d'euros), auxquels s'ajoutent les frais liés à la sécurité. Des dépenses qui ne passent pas auprès d'une partie de la population, d'autant qu'il incombera largement aux contribuables de payer. À titre de comparaison, le couronnement d'Elizabeth II, il y a 70 ans, avait coûté l'équivalent de 47 millions de livres sterling (50 millions d'euros).
"250 millions de livres sterling vont être dépensés ce jour-là. Je dépense 26 centimes pour mon déjeuner aujourd'hui", compare auprès de l'AFP Delany Gordon, 50 ans, citant un chiffre mentionné par le tabloïd The Mirror. "Ils ont de l'argent, pourquoi prennent-il le mien ?", ajoute-t-il, jugeant "choquant" et "dingue" que les contribuables doivent mettre la main à la poche.
"Au-delà de cette crise du coût de la vie, le couronnement est censé être un événement d'unité nationale, qui consolide la confiance en soi des Britanniques. Mais depuis sept ans, la Grande-Bretagne est dans une période difficile", abonde Ed Owens, alors que le pays sort de plusieurs années de crise marquées par le Brexit, la succession de Premiers ministres et la mort d'Elizabeth II, souvent perçue comme un "ciment de la nation". "Aujourd'hui, le climat ambiant n'a rien de comparable à l'optimisme qui entourait le couronnement de la mère de Charles III", résume-t-il.
Une autre tentative de rendre l'événement moins élitiste et plus inclusif a par ailleurs fait grincer des dents. Au lieu du traditionnel "hommage des pairs", au cours duquel les membres historiques de l'aristocratie devaient s'agenouiller pour promettre leur loyauté au roi, le palais de Buckingham a voulu inviter les téléspectateurs à lui prêter serment d'allégeance devant leur télévision. Une demande jugée par certains comme "maladroite", "condescendante", et "archaïque".
"La Grande-Bretagne est une démocratie libérale qui croit en la liberté d'expression donc l'idée de prêter des paroles à toute la population et de lui faire prêter serment de loyauté a été très mal vue", poursuit Ed Owens. "Je pense que demander aux gens de dire 'God save the King' était la limite", ajoute Luke Blaxill.
Cet article a été adapté de l'anglais par Cyrielle Cabot. L'original est à retrouver ici.
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