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Le procureur Alvin Bragg vs Donald Trump : l'affrontement de deux Amériques

Alvin Bragg pourrait devenir, dès mardi, le premier procureur à inculper un ex-président des États-Unis. En charge de l’affaire des pots-de-vin de l’ex-star du porno Stormy Daniels, il apparaît comme une sorte d’antithèse de Donald Trump.

Il va peut-être marquer l’histoire américaine. De nouveau. Après être devenu en 2022 le premier procureur noir de New York, Alvin Bragg s’apprêterait à inculper Donald Trump. Ce serait alors la première fois qu’un ex-président se retrouve poursuivi au pénal aux États-Unis.

C’est Donald Trump lui-même qui a accrédité la possibilité d'un tel scénario dès samedi 18 mars dans son style inimitable. En parlant de lui à la troisième personne, il a annoncé que “le principal candidat républicain et ancien président des États-Unis va être arrêté mardi [21 mars]”.

Harlem à l’époque de l’épidémie de crack

De multiples médias ont alimenté cette idée selon laquelle le bureau d’Alvin Bragg envisageait d'inculper Donald Trump dans l’affaire des pots-de-vin versés en 2016 à l’ancienne actrice pornographique Stormy Daniels.

Parmi les multiples épées de Damoclès judiciaires suspendues au-dessus de la tête de Donald Trump, le fameux chèque de 160 000 dollars versé à l’ex-star du X pour la dissuader d'étaler leur relation en pleine campagne électorale est celle qui s’abat la première.

Ce procureur, qui serait donc le premier à franchir le Rubicon d’une inculpation, présente un profil qui s’apparente, sous bien des aspects, à l’antithèse de Donald Trump.

Car Alvin Bragg, outre sa couleur de peau, est aussi un progressiste assumé, qui a gravi tous les échelons de l’ascenseur social et assure ne vouloir entretenir aucune relation avec la politique.

Sa trajectoire commence cependant dans la même ville : New York. Mais si le magnat de l’immobilier grandit dans un grand manoir d’un quartier huppé, le jeune Alvin Bragg habite, lui, à Harlem, en pleine épidémie du crack dans les communautés afro-américaines de New York.

Le futur procureur new-yorkais a d’ailleurs souvent rappelé qu’avant ses 21 ans il avait déjà été mis en joue six fois, “trois fois par des policiers et trois fois par d’autres individus”. Il a aussi raconté comment il avait retrouvé une victime d’homicide sur le seuil de son appartement un peu plus tard.

Ses parents – issus de la classe moyenne – ont tout fait pour le sortir de cet environnement. Ils ont notamment inscrit Alvin Bragg à Trinity School, l’une des écoles privées les plus prisées de New York, dès l’âge de quatre ans.

“L’élu”

Le jeune homme s’est frayé un chemin jusqu’à la non moins prestigieuse université de Harvard où il s’est formé au droit. À sa sortie, le Harvard Crimson – principal journal de l’université – a rédigé un panégyrique du jeune diplômé, sobrement intitulé “The anointed one” (l’élu ou celui qui est promis à un grand avenir).

En tant qu’avocat, Alvin Bragg va alors se spécialiser dans les affaires de crimes en col blanc et dans la défense des droits civils. En 2021, ce sont aussi les idées qu'il mettra en avant en briguant le poste de procureur pour tout le comté de New York, l’une des juridictions les plus importantes du pays.

Il remporte le vote en dominant notamment la favorite du camp démocrate new-yorkais : Tali Farhadian Weinstein, très connectée à l’élite intellectuelle de Manhattan et les milieux financiers de New York.

Arrivé à son poste grâce au soutien des classes populaires, il s’engage alors à combattre “la justice à deux vitesses” et à prendre en compte en priorité les besoins des milieux défavorisés. D’entrée il tape fort – trop fort pour certains : il tente d’imposer une politique de peines alternatives pour certains délits mineurs (comme la simple détention d’arme sans permis) afin de lutter contre la surpopulation carcérale. 

Mais face à une levée de boucliers de la police, des médias conservateurs et d’une partie des démocrates modérés de New York, il fait volte-face en 2022. C’est l’un des rares revirements d’un homme souvent décrit comme “imperturbable” et “imperméable à la pression politique”, souligne le site Politico.

Ce profil d’homme du peuple obsédé par le sentiment d’impunité des riches et puissants fait que “le face à face avec Donald Trump était inévitable”, estime la chaîne CNN. 

L’affaire Stormy Daniels n’est d’ailleurs pas le premier dossier dans lequel les deux hommes s’affrontent. Alvin Bragg s’est vanté d’avoir travaillé “sur plus de 100 dossiers mettant en cause Donald Trump et son administration à l’époque où il était président”, souligne la chaîne britannique BBC.

Parmi ses principaux faits d’armes, ce procureur a réussi, en 2019, à faire payer Donald Trump deux millions de dollars pour des fraudes orchestrées par la Fondation Donald J.Trump. La même année, il fait tomber Allen Weisselberg, le directeur financier de tout l’empire Trump, pour fraude. En 2022, Alvin Bragg a aussi fait condamner Steve Bannon, l’un des principaux conseillers politiques de Donald Trump pour détournement de fonds.

“Woke” et “agent de Soros” pour l’extrême droite

L’ex-président a donc toutes les raisons de craindre une offensive d’Alvin Bragg. Il a ainsi lancé une offensive médiatique éclair pour tenter de discréditer le procureur qu’il qualifie de “raciste” (sic) et de “woke” (terme péjoratif pour les conservateurs afin de désigner les progressistes).

Des insultes reprises par les médias ultra-conservateurs, qui y ont parfois ajouté une pincée de conspirationnisme. C’est ainsi qu’Alvin Bragg se retrouve réduit à un “agent de [George] Soros” pour le site Washington Examiner. Le milliardaire philanthrope hongrois d’origine juive est l’une des figures centrales de nombreuses théories de complot d’extrême droite aux relents antisémites. 

Mais les extrémistes pro-Trump ne sont pas les seuls à s'en prendre à Alvin Bragg. Une partie des milieux modérés, conservateurs comme démocrates, regrette aussi que Donald Trump ne soit rattrapé avant tout par une histoire de sexe.

Dans la galaxie des casseroles judiciaires de l’ex-président, le dossier Stormy Daniels peut sembler secondaire. Donald Trump est, en effet, aussi accusé d’avoir incité un soulèvement contre le Capitole et d’avoir emporté illégalement chez lui des documents classés “secret défense” après avoir quitté la Maison Blanche. Un éditorial du Wall Street Journal trouve ainsi la croisade anti-Trump d'Alvin Bragg déplacée et politiquement malvenue.

Pour le prestigieux quotidien économique, une première inculpation de l’ex-président dans cette affaire “donnerait lieu à un cirque médiatique où le principal témoin de l’accusation – Michael Cohen – est l’ancien avocat discrédité de Donald Trump”. Un champ de bataille qui, pour le journal, conviendrait parfaitement à l’ex-président.

Mais pour Kim Foxx, procureure du comté de Cook (qui comprend Chicago), ce genre de calcul politique échapperait à Alvin Bragg. Pour lui tout serait une “question d’équité et d’égalité devant la justice”, assure-t-elle au New York Times. Il voudrait ainsi prouver, selon elle, que personne n’est au-dessus des lois.