
Le réchauffement climatique a joué un rôle dans la violence des incendies qui ravagent l’Australie. Mais les feux vont à leur tour avoir des conséquences sur la durée pour le climat et l’environnement, aussi bien dans l'île continent qu’au niveau mondial.
L’Australie a accueilli avec soulagement les fortes pluies qui se sont abattues sur plusieurs régions depuis samedi 18 janvier. Elles ont éteint plusieurs feux, notamment dans l’est et le sud du pays, et le rafraîchissement des températures a facilité la lutte contre les incendies dévastateurs.
Mais après l’orage, le soleil risque de revenir. Dans plusieurs régions, “nous ne sommes même pas encore au pic dans la saison des feux. Le mois de février est connu pour être particulièrement dangereux, notamment dans le sud du pays”, assure à la BBC Richard Thornton, chercheur au Bushfire and Natural Hazards Cooperative Research Centre, un institut public australien de surveillance des catastrophes naturelles.
Des écosystèmes toujours moins résilients
Surtout, ces feux qui ravagent le pays depuis le mois de septembre vont, même une fois éteints, laisser une empreinte environnementale durable, à la fois sur le pays et sur le climat mondial.
Pour l’Australie, les dommages à la biodiversité et aux écosystèmes – parfois uniques – risquent, tout d’abord, de fragiliser les équilibres naturels pour longtemps. Les incendies peuvent détruire un “couvert végétal, ce qui entraîne des ruptures de fonctionnement dans les écosystèmes affectés. Comment les animaux qui survivent aux incendies pourront-ils se nourrir par la suite ?”, interroge Philippe Grandcolas, directeur à l’Institut de systématique, évolution et biodiversité du CNRS, contacté par France 24.
Les efforts déployés par l’homme pour sauver des milliers d’animaux pourraient ne pas suffire s’ils n’ont plus d’habitat naturel dans lequel retourner une fois la saison des feux passée.
Tout ne repousserait d'ailleurs pas à l'identique. “Les écosystèmes vont avoir une composition différente, soit momentanément – le temps que les milieux naturels s’adaptent – soit définitivement, car certaines espèces auront totalement disparu”, détaille cet expert de la biodiversité.
Pour lui, il faudra attendre plusieurs mois avant de pouvoir faire un premier bilan du tribut payé par la biodiversité. Mais quel que soit le montant de l’addition, “les milieux seront plus pauvres, c’est-à-dire qu’il y aura moins d’espèces, ce qui les rendra aussi moins résilients pour l’avenir”, résume Philippe Grandcolas.
Dans la nature, les écosystèmes sont souvent dotés d’espèces redondantes, c’est-à-dire de plantes ou animaux qui remplissent le même rôle, ce qui rend l’ensemble plus résistant. La destruction complète de certaines espèces fera que les milieux naturels pourront moins bien se défendre.
C’est un cercle vicieux. À chaque nouvelle saison des feux, les écosystèmes seront moins à même de faire face et de se régénérer. Et c’est sans compter la dynamique propre au réchauffement climatique : les périodes de sécheresse et de feux sont appelées à s’accélérer et à s’accentuer, privant la nature du temps nécessaire pour se refaire une santé. Jusqu’à ce que des régions entières de l’Australie deviennent impropres à la vie.
"Des milliards de tonnes de CO2 rejeté" avec les incendies en 2019 ?
Cet appauvrissement des sols n’est pas important seulement pour l’Australie : la destruction des forêts par les incendies aura aussi un impact sur le climat mondial. Ces combustions émettent en effet de fortes quantités de gaz à effet de serre eux-mêmes responsables du réchauffement climatique.
Difficile de chiffrer avec précision à l’heure actuelle l’ampleur exacte des émissions de dioxyde de carbone de ces feux. “Il va falloir attendre la fin de l’année pour obtenir une mesure des effets de ces incendies sur le budget carbone de 2019”, note Roland Séférian, climatologue au Centre national de recherche météorologique du CNRS et de Météo France, contacté par France 24.
Mais en prenant en compte tous les incendies de l'an dernier – Russie, Indonésie, Amazonie –, "on parle de milliards de tonnes de CO2 rejeté dans l'atmosphère", précise le chercheur français.
Une année 2019 qui va laisser des traces durables
Mais les émissions de gaz à effet de serre ne sont qu’une facette de cette histoire. Lorsque les forêts repoussent, elles recapturent ce CO2. “Le véritable test sera donc de savoir si ces forêts sont capables de se régénérer, lesquelles y parviendront et à quelle vitesse”, note Thomas Smith.
Les incendies ont ravagé de vastes surfaces de forêts d’eucalyptus et quelques poches de forêt tropicale, essentiellement en Tasmanie et dans le Queensland (nord-est de l’Australie). Ce sont ces dernières qui sont le plus importantes car “elles ont l’effet ‘puits de carbone’ [c’est-à-dire qui enferme le CO2, NDLR] le plus important”, précise le géographe britannique. “Si on assiste à un changement d’écosystème dans ces régions de forêts jusqu’à présent tropicales, l’impact sera plus important pour le climat”.
Ces feux doivent aussi “s’apprécier dans le contexte plus global des incendies qui ont ravagé la Russie, l’Indonésie et l’Amazonie en 2019”, rappelle Roland Séférian. Autant de catastrophes qui, mises bout à bout, “viennent contrecarrer les efforts entrepris par les États pour tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre”, note-t-il.
Pour lui, les feux australiens et leur violence prouvent qu'il ne faut plus seulement se battre contre l’inertie de certains États dans la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi contre “un système climatique de plus en plus chaotique avec des aléas qui jouent contre nous”.